L'état, c'est nous !
Format standard pour imprimante
Guy Saint-Pierre
Président du Conseil,
Banque Royale du Canada
Chambre de commerce du Montréal métropolitain
Montréal (Quebec)
22 février 2002
N.B. : Seule l'allocution prononcée fait foi
Mesdames et messieurs,
C'est toujours un honneur que d'être invité
à cette tribune; et c'est avec plaisir que j'ai accepté
l'invitation de la Chambre de Commerce du Montréal
métropolitain de m'adresser à vous.
J'ai été invité à
titre de président du conseil de la Banque Royale.
Mais j'ai choisi de ne pas vous faire une présentation
de banquier. Je vous fais donc grâce des prévisions
économiques de la Banque ou de sa position sur la politique
monétaire du gouvernement, ou sur la réglementation
de l'industrie des services financiers.
J'ai choisi de partager avec vous certaines réflexions
sur un sujet qui me préoccupe, à savoir sur
le rapport entre l'État et le citoyen.
Selon l'organisme international Freedom House,
120 pays, représentant près de 60 pour cent
de la population mondiale, étaient dotés d'un
régime de démocratie électorale en l'an
2000 - un sommet dans l'histoire de l'humanité.
Ainsi, à travers d'incessants bouleversements
sociaux, la démocratie progresse. Pour la première
fois de l'histoire, une majorité de Terriens peuvent
dire à l'unisson : " L'État, c'est nous! " Voilà
qui doit nourrir notre optimisme comme citoyens du monde.
Pourtant, pendant que la démocratie progresse,
un malaise s'installe dans les pays de vieille démocratie.
Il semble que depuis les années 50, la relation se
détériore entre les citoyens et les États
des pays industrialisés. Au moment même où
un nombre sans précédent de personnes peuvent
affirmer : « L'État, c'est nous », de plus
en plus de citoyens des pays démocratiques se sentent
en rupture avec leur État. Telle est, en tout cas,
la conclusion d'analyses effectuées par des politologues
américains et publiées en l'an 2000, dans un
livre intitulé Disaffected Democracies . Au fil des
sondages effectués depuis les années 50 auprès
des citoyens de la plupart des pays industrialisés,
on constate une baisse régulière de la confiance
du citoyen à l'endroit de ses gouvernements et des
gouvernants. De l'Australie à la Suède, en passant
par le Canada, les États-Unis ou la France, les résultats
rendent perplexes : il y a perte de confiance du citoyen à
l'endroit de l'État.
On peut penser que cette rupture est en fait le
signe que la démocratie est en excellente santé;
qu'une démocratie efficace se fonde sur la méfiance
du citoyen à l'égard de l'État. Les pères
de la nation américaine ont fait de cette méfiance
un principe de base de leur constitution.
Cependant, c'est une chose de se méfier
des gouvernants; c'en est une autre d'être désabusé
face aux processus démocratiques et aux institutions
qui leur donnent vie. Or d'autres recherches indiquent que,
dans presque toutes les démocraties établies,
les taux de participation aux élections ont eu tendance
à diminuer au cours de la seconde moitié du
vingtième siècle . Le Canada ne fait pas exception.
De fait, il affiche un des taux de participation électorale
les plus bas de tous les pays industrialisés. Entre
l'élection fédérale de 1984 et celle
de 2000, le taux de participation des électeurs canadiens
est passé de 75 à 61 pour cent. Ce n'est sans
doute pas une catastrophe, mais je trouve que c'est troublant.
Mises ensemble, la rupture de confiance et la
désaffection des électeurs sont préoccupantes.
Il semble que pour de nombreux citoyens, « l'État,
c'est les autres. »
La relation entre le citoyen et l'État
n'est pas une coquetterie d'universitaire. Dans un pays comme
le Canada, même après la rigueur fiscale qui
a caractérisé les années quatre-vingt-dix,
les dépenses des gouvernements représentent
toujours plus de 40 pour cent du PIB - et leur poids réglementaire
pèse lourd sur les 60 pour cent qui restent au secteur
privé. Sur un autre plan, le citoyen est appelé
à entrer en contact avec l'administration sur une base
très régulière - pour la plupart d'entre
nous, c'est le secteur public qui s'occupe de nous soigner
de la naissance à la mort, d'enseigner à nos
enfants, de nous fournir un réseau routier, de ramasser
nos ordures et de combien d'autres choses. Et je ne mentionne
même pas notre intéressante correspondance annuelle
avec les autorités fiscales. Le citoyen canadien est
condamné, si je puis dire, à être un client
de son secteur public. La qualité du lien entre les
deux est donc de la toute première importance.
Que cela vous déçoive ou vous rassure,
je vous le dis tout de suite. Je n'ai pas pour vous de réponse
miracle. Avec le temps, j'ai cultivé l'humilité
de ne pas donner de leçons. En fait, comme administrateur
de sociétés, ma fonction consiste maintenant
à poser les bonnes questions, bien plus qu'à
fournir les réponses. C'est donc sur un mode interrogatif
que je voudrais partager quelques réflexions sur le
rapport entre l'État et le citoyen.
L'État est-il de moins bonne qualité?
Commençons par le commencement. La première
question, c'est : l'État est-il de moins bonne qualité qu'il y a vingt ou trente ans?
Je ne connais pas de mesure objective qui permette
de comparer la qualité de l'État d'aujourd'hui
à ce qu'elle était il y a une génération.
Mais les impressions et les anecdotes se multiplient. Les
files d'attente dans les hôpitaux ou l'état de
certaines de nos infrastructures sont des indicateurs parmi
d'autres qui suggèrent une détérioration
de nos services publics depuis quelques décennies;
nous avons tous vécu ou entendu des anecdotes mettant
en lumière le comportement insensible, absurde, voire
grossier de la bureaucratie ou d'un de ses représentants.
Il est possible que la performance de l'État
se détériore parce que celui-ci essaie d'en
faire trop. La taille de l'État ne se mesure pas uniquement
en proportion du PIB. Elle se mesure aussi en étendue
des champs d'intervention. On dit volontiers qu'une entreprise
privée ne peut exceller en tout : celle qui se diversifie
à outrance risque de diluer son savoir-faire et de
finir par être médiocre en tout. Pourtant, on
se questionne rarement sur la capacité des gouvernements
de se diversifier comme ils le font depuis un demi-siècle.
La sagesse populaire a depuis longtemps appréhendé
les problèmes que cela soulève, comme en témoigne
le dicton qui affirme que « qui trop embrasse mal étreint.»
Demande-t-on trop à l'État?
Deuxième question : demandons-nous trop à l'État?
Peut-être la démocratie est-elle
victime de ses propres succès. Nous attendons beaucoup
plus de nos gouvernements maintenant qu'il y a une génération.
Aujourd'hui, à ces gouvernements qui inspirent de moins
en moins notre confiance, nous demandons pourtant de soutenir
l'emploi, de réguler l'économie, de diminuer
les iniquités socio-économiques, de protéger
l'environnement, de défendre les femmes et les minorités,
de favoriser le développement des entreprises et la
protection des consommateurs, de garantir l'accès à
l'éducation et à la santé - tout ça
en protégeant jalousement nos libertés individuelles.
Vaste programme! Si nous demandons à nos gouvernements
de nous assurer le beurre et l'argent du beurre, il est inévitable
que nous soyons déçus.
Prenons l'exemple de la santé. Nous rêvons
collectivement d'un accès immédiat aux meilleurs
soins de santé, pour tous ceux qui en ont besoin, sans
nouvelles taxes, tout en minimisant le rôle du secteur
privé, parce que c'est immoral de faire du profit avec
la maladie. Ce n'est qu'un exemple. On pourrait formuler d'autres
fantasmes de même type en éducation, en protection
de l'environnement, en protection de la vie privée,
bref avec n'importe quelle des multiples fonctions confiées
à l'État.
On oublie trop facilement que l'État ne
fait pas de miracle. Il ne crée pas de ressources comme
par enchantement. L'État, c'est nous! Et c'est toujours
notre argent.
Je ne cherche pas à relancer une discussion
à savoir s'il faut plus d'État ou moins d'État.
Quand on aborde le rôle de l'État de cette façon,
on tombe nécessairement dans le dogmatisme. Ce qu'il
faut viser, c'est mieux d'État. Or cet objectif demande
une approche pragmatique, et non dogmatique. Secteur privé,
secteur public, il y a une chose qui ne change pas : toujours,
c'est notre argent. Quelle que soit la nature des biens et
des services que nous consommons, les approches sont assez
limitées : soit nous payons le producteur directement;
soit nous le payons par l'intermédiaire d'un organisme
privé, à but lucratif ou non; soit nous payons
par l'intermédiaire de l'État. Mais nous payons.
La gratuité n'existe pas. C'est une illusion.
Ce qui est en jeu dans le rôle de l'État,
c'est simplement la meilleure façon d'organiser les
choses pour atteindre deux grands objectifs :
- D'abord utiliser nos ressources efficacement. Privée
ou publique, aucune idéologie au monde ne mérite
qu'on gaspille des ressources en son nom; et aucune société
n'a les moyens de gaspiller, car le gaspillage est une perte
pour toute la société.
- Ensuite utiliser nos ressources d'une façon qui
témoigne de la solidarité sociale dont les
Canadiens sont si fiers, et à juste titre.
Il est possible aux Canadiens de rester eux-mêmes,
fidèles à des valeurs qui nous sont propres,
tout en restant efficaces.
Face à ces deux objectifs, j'évite
moi-même d'être dogmatique. Au cours de ma carrière,
j'ai dirigé des entreprises privées qui faisaient
une partie de leurs affaires avec les gouvernements et les
sociétés d'État non seulement au Canada,
mais dans le monde entier; et au Québec, j'ai été
ministre responsable d'un réseau d'enseignement public
qui comportait, et qui comporte encore, une importante portion
privée. Au cours de ces années, j'ai appris,
et j'en garde la conviction, que le privé et le public
peuvent coexister. J'ai appris que l'intervention du gouvernement
peut être compatible avec l'utilisation efficace des
ressources. Mais, j'ai aussi appris que l'intervention du
secteur privé peut être compatible avec l'utilisation
équitable des ressources.
Permettez-moi de prendre pour exemple l'éducation.
Au Québec, et dans toutes les provinces canadiennes,
le secteur privé cohabite avec le secteur public. Non
seulement cette cohabitation est-elle saine parce qu'elle
donne aux parents un choix d'écoles pour leurs enfants,
mais on peut prétendre que cette cohabitation est à
la source d'une saine concurrence, dont bénéficie
la qualité d'enseignement dans son ensemble. Il existe
d'excellentes institutions publiques, comme il en existe d'excellentes
dans le secteur privé. Et si notre réseau d'éducation
n'est pas sans problèmes, il faut admettre que les
comparaisons internationales les plus récentes sont
encourageantes. Pour mémoire, je vous rappelle que,
lors d'études effectuées par l'OCDE auprès
de jeunes de 15 ans du monde entier, nos jeunes Canadiens
ont offert une performance qui les classe parmi les meilleurs
au monde quant à leurs habiletés de base en
lecture, en mathématique et en sciences.
Comparons maintenant avec la santé. Nous
avons un des systèmes les plus rigidement publics au
monde. Et selon l'Organisation mondiale de la santé,
notre système se classe au trentième rang pour
la qualité et l'accessibilité des soins. Trentième!
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a place pour
amélioration. Il y a place pour le changement. Il y
a lieu de se poser des questions, de formuler des hypothèses,
même d'expérimenter. Un trentième rang
devrait se traduire par beaucoup d'ouverture aux idées
nouvelles ou aux modèles qui fonctionnent ailleurs.
Or, il demeure très difficile de remettre en question
le statu quo en matière d'organisation des soins de
santé au Canada. Bien sûr, on parle de rendre
plus efficace notre système public, mais je ne peux
m'empêcher de penser qu'on cherche de nouvelles façons
de placer les meubles sur le Titanic. Dès que quelqu'un
évoque des changements de fond dans l'organisation
des soins de santé, il est, encore aujourd'hui, trop
souvent accueilli par une levée de boucliers.
J'ai pris le système de santé parce
que son actualité en fait une illustration de ma préoccupation.
D'un problème d'allocation efficace des ressources,
on fait encore un enjeu dogmatique. Il est pourtant légitime
de poser la question des rôles respectifs de l'État
et du privé. Mais quand on ne peut pas poser la question
clairement, il est rare qu'on trouve la bonne réponse.
Des gouvernants qui promettent trop?
Troisième question : nos gouvernants promettent-ils
trop?Il est possible que les citoyens et leurs gouvernants aient
créé une espèce de spirale coûteuse,
où nous sommes complices. Après tout, quelqu'un
a déjà dit que la parole d'un politicien n'engage
que celui qui l'écoute...
D'un côté on peut déplorer
que nous attendions trop de nos gouvernements; mais de l'autre,
on doit constater que les gouvernements se gardent bien de
détruire nos illusions. Autant la bureaucratie aime
étendre son pouvoir, autant les politiciens pratiquent
volontiers la surenchère électorale.
On doit déplorer que le discours politique
s'articule encore autour de promesses qu'on ne pourra pas
tenir, et de sur-simplifications formulées en fonction
des exigences du télé-journal. On doit déplorer
que ce discours semble parfois infantiliser les électeurs.
Il est normal et souhaitable que le discours politique
repose encore sur des engagements des politiciens; qu'il soit
exposé dans un langage accessible à tous. Mais
j'aime croire que l'électorat le plus instruit de notre
histoire -- et l'un des plus instruits au monde - s'intéresse
plus aux choix politiques à faire qu'aux attaques personnelles;
j'aime croire que cet électorat est capable de comprendre
les véritables enjeux et les véritables contraintes
relatifs à ces choix. La chute des taux de participation
aux élections devrait alerter la classe politique sur
la façon de communiquer avec l'électorat.
S'adapter à une société moins consensuelle
Quatrième question : la désaffection de l'électorat
indique-t-elle que notre système politique n'est plus
adapté à une société qui est de
moins en moins consensuelle? Au cours des cinquante dernières
années, les progrès technologiques nous ont
permis de passer de la consommation de masse hautement standardisée
à la consommation sur mesure, qui exprime toute notre
individualité. Qu'il s'agisse de voitures, de nourriture
ou de littérature, le choix qui s'offre à nous
comme consommateurs a littéralement explosé.
Parallèlement, les campagnes de mise en marché
sont aujourd'hui segmentées de plus en plus finement,
si bien que le consommateur se sent interpellé presque
personnellement. De façon plus fondamentale encore,
l'individu d'aujourd'hui est en mesure de faire des choix
de vie beaucoup plus nombreux qu'il y a une génération.
En revanche, la sphère politique n'a pas
suivi la même évolution. À cause des systèmes
électoraux en vigueur en Amérique du Nord, les
partis qui veulent accéder au pouvoir doivent tenir
un discours conçu pour plaire à une très
grande pluralité, sinon une majorité, de citoyens.
À défaut de quoi ils ne peuvent faire entendre
leur voix. En ce sens, les discours de nos grands partis sont
l'équivalent politique de la Ford Model T : pour paraphraser
ce que Henry Ford disait de son produit, on a le choix de
la couleur, tant que c'est une variété de noir.
Il est fort possible que les citoyens d'aujourd'hui, habitués
d'être sollicités presque personnellement, s'identifient
mal aux discours standardisés des partis politiques.
Peut-on améliorer la situation?
Est-il possible de changer cette tendance? Peut-on redonner
au citoyen le goût de la chose publique? J'aime croire
que oui.
Pour cela, je crois qu'il est important que les
citoyens s'approprient leur État. Par cela, je veux
dire deux choses :
D'une part, il est important que les citoyens
participent à la vie de leur État. Cela implique
d'abord de voter. Aux élections municipales, provinciales,
fédérales. Peu importent les imperfections du
système, c'est trop facile d'être cynique et
de se dire que notre vote ne change rien. On a encore moins
d'impact quand on ne vote pas!
D'autre part, il est important de réaliser
que l'État n'est pas un moyen de transférer
à quelqu'un d'autre la responsabilité de nos
gestes; il est un moyen, et un des moyens seulement, d'assumer
cette responsabilité. L'État ne fait pas de
miracles.Il est illusoire de lui
en demander. Il est cynique de nous en promettre.
Il n'est pas inutile, non plus, de rappeler à
nos gouvernants qu'ils sont les fiduciaires de notre État
- pas ses propriétaires. Ils ne donnent rien à
leurs électeurs qu'ils ne leur aient d'abord pris.
Aussi, si j'exhorte mes concitoyens à être responsables,
je me dois de demander à nos gouvernants de nous traiter
en citoyens adultes. Il y a 150 ans déjà, John
Stuart Mill écrivait : « Un État qui rapetisse
les hommes, afin qu'ils puissent être entre ses mains
les instruments dociles de ses projets (même bienfaisants),
s'apercevra qu'on ne peut faire de grandes choses avec de
petits hommes... »
Notre démocratie n'est pas en crise. Pas
encore. Mais à terme, l'érosion de la confiance
des citoyens envers leurs institutions démocratiques
peut dégénérer et entraver leur fonctionnement
même. N'attendons pas la crise. Si nous voulons que
nos enfants puissent, eux aussi, dire : « L'État,
c'est nous », je crois qu'il est temps de nous en préoccuper.
Je vous remercie.
|