Vol. 44, N° 5 Mai 1963
Le choix des mots
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On aura beau dire que les mots sont des
instruments fragiles, émoussés par l'usage et
souvent récalcitrants, ils n'en constituent pas moins
notre seul moyen d'exprimer notre pensée et de nous
faire comprendre.
Ils se sont élaborés avec lenteur au cours
des âges, et l'emploi souvent fautif que nous en faisons
en notre siècle de vitesse supersonique est loin d'être
étranger à notre désarroi personnel et
au désordre qui sévit dans les affaires humaines.
Examiner la question du choix des mots, ce n'est donc pas
ressasser un sujet oiseux et pédantesque, mais aborder
un aspect essentiel de nos rapports d'êtres raisonnables
avec le monde qui nous entoure.
Beaucoup de lettres commerciales sont lamentablement éculées.
Les unes disent des choses inutiles, sous une forme qui dénote
la plus grande indifférence de la part de celui qui
écrit. D'autres ont une tenue extérieure fort
acceptable, car elles sont dactylographiées et disposées
avec soin sur du papier de qualité, mais elles demeurent
aussi indigestes qu'un gâteau de béton que l'on
aurait recouvert d'une glace affriolante.
Le choix des mots n'a pas beaucoup d'importance pour l'employé
qui se croit investi de la haute mission de noircir des pages
à la file. Pourtant, cet homme renonce ainsi à
un bien très estimable. Il se prive du plaisir de communiquer
ses idées et ses émotions, de capter l'attention
des gens, de les amener à faire ce qu'il désire.
Ce qui fait la beauté d'une langue aussi riche que
le français ou l'anglais, c'est la possibilité
d'en combiner les mots de manière à dire la
même chose de plusieurs façons différentes.
Il y a des mots lourds et denses comme l'argile ; des
mots éthérés, légers comme des
bulles de savon ; des mots-projectiles, rapides, incisifs
et explosifs. Mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est
que tous ont le mystérieux pouvoir de transmettre avec
des nuances infinies ce que nous voulons faire entendre à
ceux qui nous lisent.
Le langage n'est pas né dans une grammaire ;
il a été créé parce que les hommes
voulaient converser entre eux. Son édification à
travers les âges est une grande aventure, à laquelle
nous pouvons encore participer.
Pourquoi lisons-nous avec délice des lettres écrites
il y a des centaines d'années ? Parce que leurs
auteurs ont su tracer, avec leurs rudimentaires plumes d'oie,
des mots riches de sens et de sentiments.
Pensons au lecteur
Dans tout ce que nous écrivons - sauf les textes
de circonstance que nous griffonnons pour le seul plaisir
d'aligner des phrases - il importe de songer à l'agrément,
aux goûts et à la capacité de comprendre
du lecteur. C'est sa personnalité plutôt que
la nôtre qui nous dictera les mots à employer,
même si notre caractère, nos dispositions et
notre dessein doivent forcément se refléter
dans notre prose. Qu'il s'agisse de lettres de vente, de réponses
aux réclamations, de textes d'accueil pour les nouveaux
clients, même de souhaits et de civilités, cette
règle joue un rôle capital dans la communication
efficace des idées.
Ainsi, on ne se servira pas des mêmes mots pour écrire
une lettre dont le fond est exactement identique à
deux personnes de situations et d'activités très
différentes. Malheureusement, cette vérité
élémentaire se trouve souvent battue en brèche
par notre passion des lettres-formules et le peu d'exigence
que l'on montre à l'égard de la correspondance
commerciale.
À quoi servent les lettres si ce n'est à renseigner
le lecteur. Avant l'avènement de la diligence et de
la poste aérienne, les nouvelles se transmettaient
au moyen de signaux de fumée sur notre continent. Mais
lorsqu'un Peau-Rouge émettait un signal, c'est lui
et non pas le destinataire qui avait les yeux piqués
par la fumée. C'est au point de départ qu'il
faut faire un effort si nous voulons que notre message parvienne
clair et net à notre correspondant.
Nous devons choisir nos mots de telle sorte que le lecteur
comprenne sans perdre son temps à s'interroger. Et
cela n'est possible que si ces mots expriment les renseignements
nécessaires dans un vocabulaire adapté au lecteur,
tout en lui laissant deviner quels sont nos sentiments à
son égard.
Adressez-vous avant tout au destinataire ; c'est lui
qu'il faut intéresser. Si vous parlez trop de vous-même,
de votre société ou de votre produit, votre
lettre finira par devenir un monologue. Cherchez plutôt
à engager le dialogue en amenant en quelque sorte votre
lecteur, à qui vous supposez de l'intelligence et de
l'éducation, à prendre part à la conversation.
Surtout, ne commencez pas par lui répéter ce
qu'il vous a dit dans sa dernière lettre : il
le sait déjà. Dites-lui tout de suite quelque
chose de nouveau.
Le choix des mots est en somme une question de savoir-vivre.
C'est à la fois un devoir de bienséance de la
part de celui qui écrit et une marque d'attention à
laquelle le lecteur est en droit de s'attendre.
Quand un homme reçoit une lettre dont le texte s'applique
directement à son cas, il en conclut tout de suite
qu'un autre être humain, en chair et en os, s'est donné
la peine de trouver des mots pour rédiger un message
qui lui est spécialement destiné.
Le temps et l'effort consacrés à cette tâche
se justifient-ils dans l'horaire très chargé
du secrétaire ou de l'homme d'affaires ? Remarquez
bien ceci, avant de répondre : ce qui compte vraiment
dans la vie d'une lettre, ce sont les cinq minutes décisives
où elle doit, seule et sans aide, lutter contre l'affairement
du lecteur et forcer l'attention de celui à qui elle
s'adresse.
Le choix des mots est d'une importance capitale dans ce
duel entre la lettre et le lecteur. S'il ne s'en dégage
pas une impression d'intérêt et d'amitié,
de sincérité et de conviction de la part de
l'expéditeur, le destinataire lui fera tout simplement
prendre le chemin de la corbeille à papier.
Ne soyez pas nébuleux
Personne ne peut rédiger avec succès une circulaire
ou une note de service ni formuler des règlements ou
dicter une lettre sans avoir le sens de la propriété
des termes. Il se peut que vous ne soyez pas enjoué
par nature, mais vos textes ne doivent jamais être froids
et mornes si vous voulez réussir dans l'important domaine
de la rédaction commerciale ou administrative.
Le mot propre est celui qui dit quelque chose, qui représente
la même réalité pour le lecteur et pour
l'auteur. Les mots employés dans un sens spécial
n'ont souvent aucun sens. On connaît l'anecdote de l'aviateur
réfugié sur un radeau, qui, se voyant menacé
par les requins, crut bon de leur citer à haute voix
un guide des naufragés, où l'on disait que les
squales s'attaquent rarement à l'homme. Mais comme
il ne parlait pas la langue des requins, ses paroles parurent
exciter leur fureur eu lieu de les apaiser.
Il faut que les mots aient du sens. Le langage ne peut faire
abstraction des idées. Le milieu ambiant a aussi son
importance - le milieu où vit le lecteur comme les
circonstances qui entourent votre message - car il influe
sur la signification des mots employés.
L'essentiel est d'adapter ses mots aux idées, et
non pas ses idées aux mots. Si vous voulez prendre
des libertés et employer des mots dans un sens autre
que leur signification ordinaire, sachez au moins quelle est
cette signification et quelles sont vos chances de faire comprendre
votre trouvaille au lecteur. On ne gagne rien, sauf peut-être
une espèce de satisfaction puérile, à
s'exprimer en un style filandreux, ampoulé et rebutant.
Les mots doivent être clairs. Même si votre
interlocuteur n'est pas de votre avis, écrivez de façon
que l'on n'ait aucun doute sur vos paroles. Le fait de coucher
sa pensée dans les termes appropriés, afin que
le message soit clairement compris, contribue assurément
à la rendre plus réaliste, plus plausible et
plus croyable que si l'on se contente de mots vagues et clinquants.
S'il s'agit d'un sujet obscur, ou encore si une erreur vous
a particulièrement irrité ou si vous traitez
d'un projet qui vous est très cher, peut-être
importe-t-il encore davantage dans ce cas d'employer un langage
non équivoque.
Les mots doivent être précis. Il faut en retrancher
tout ce qui est superflu pour mieux manifester ce que nous
voulons exprimer. Nous sommes parfois déçus
de ne pouvoir étendre le sens d'un mot afin de traduire
exactement notre pensée. Il ne suffit pas alors de
froncer les sourcils : il faut trouver un autre mot ou
recourir à une périphrase.
Tous ceux qui sont chargés de fonctions de direction
savent combien les mots imprécis sont agaçants.
L'un des principes fondamentaux de la rédaction commerciale
et technique est que l'on ne peut y altérer le sens
formel des termes. Le prix d'un article est de tant de dollars,
la pièce de rechange porte tel ou tel numéro
de série, la tolérance est de tant de milliers
de millimètres. Pour exprimer des réalités
de cette nature, la précision est indispensable. Les
généralités ne sont de mise que dans
les circonstances qui s'y prêtent.
Tenez le lecteur en éveil
Les mots doivent avoir de la vigueur. Il est inexcusable
de rédiger une lettre où il n'y a pas plus de
vie que dans une éponge imbibée d'eau, puis
de la clore avec nonchalance par une salutation finale stéréotypée.
L'emploi à bon escient de mots énergiques, dans
une lettre, communiquera votre enthousiasme au lecteur. Vos
phrases vivantes et alertes tiendront son esprit en éveil.
Les mots doivent aussi avoir de la force. Ne choisissez
pas un mot en le jugeant sur sa mine. Il a un rôle à
jouer : choisissez-le parce qu'il a du muscle. Les mots
usés, décolorés, ne produisent aucun
effet sur l'esprit.
Réservez les mots très forts, comme urgent,
crise, grave, essentiel, etc., pour les grandes circonstances.
L'emploi à contretemps des mots forts et longs les
dégrade à un tel point qu'ils ne remplissent
plus leur office. Dans un sujet léger, les mots massifs
risquent d'affleurer à la surface comme les pierres
dans une eau peu profonde.
Les mots doivent être simples. Ce n'est pas à
dire qu'il faut se confiner dans le vocabulaire élémentaire.
Ceux qui exigent de pouvoir tout comprendre sans réfléchir
à ce qu'ils lisent ne peuvent guère s'attendre
à dépasser de beaucoup le niveau des bandes
illustrées et des caricatures.
Employer des mots simples, c'est en somme exprimer sa pensée
avec le maximum de pureté, de clarté, de précision
et de brièveté. La fameuse expression de Churchill :
« du sang, des sueurs et des larmes », n'aurait
certes pas électriser la nation, si l'auteur avait
mis « transpiration », par exemple, au lieu de « sueur ».
Enfin, les mots doivent avoir du rythme. Quand vous regardez
un paysage ou une peinture, ou que vous écoutez un
concert ou le gazouillis d'un ruisseau, vous éprouvez
une sensation de rythme. Il y a de l'harmonie dans tout cela.
Les mots aussi doivent avoir du rythme.
Beaucoup de lettres et d'autres écrits ne sont qu'une
longue suite de phrases de structure parfaitement identique.
La trilogie sujet, verbe, complément s'y répète
avec une régularité qui a tôt fait de
rebuter le mieux disposé des lecteurs.
Le rythme n'est pas la poésie, mais le mouvement
et la variation, de façon agréable, des syllabes
et des phrases. Il se discerne dans les oeuvres des bons auteurs
d'autrefois et d'aujourd'hui, qui demeurent notre meilleure
école dans ce domaine.
Mots descriptifs et imagés
Il y a trois grandes sources de couleur dans le langage,
et toutes trois se fondent sur les mots : ce sont l'éclat,
la vivacité et l'agrément. La première
engendre la clarté, la seconde la vie, et la troisième
l'attrait du style.
Les mots imagés ne sont ni des mots savants ou compliqués,
ni des mots lourds, ni des mots à la mode, mais ceux
qui expriment mieux que tous les autres ce que l'auteur veut
dire. Certains mots qui s'adressent à d'autre sens
qu'à la vue, possèdent de ce fait plus de force
et d'expressivité. Ainsi, la phrase « il ferma
la porte » ne fait appel qu'au sens de la vue, mais si
vous dites « il claqua la porte », l'ouïe entre
aussi en jeu. De même « sangloter », qui évoque
à la fois un geste, un bruit et un mouvement, est beaucoup
plus expressif que « pleurer ».
On a prétendu que le dicton chinois « une seule
image vaut mieux que mille mots » s'explique du fait
qu'il est très difficile d'écrire autant de
mots en caractères chinois. Quoi qu'il en soit, nos
mots, qui s'écrivent beaucoup plus facilement que le
chinois, feront image s'ils sont choisis et agencés
de façon à susciter dans l'esprit du lecteur
la scène, l'objet ou la personne dont il est question.
Beaucoup de lettres commerciales auraient plus d'efficacité
si leur auteur veillait à ne pas parler de son produit,
de son entreprise ou de ses services comme de choses qu'il
n'aurait jamais vues ni examinées, mais seulement regardées
dans un catalogue.
Exprimez vos pensées abstraites d'une façon
concrète. Un texte est toujours plus facile à
lire lorsque les idées générales qu'il
renferme sont couchées en termes qui désignent
quelque chose de réel et positif.
Dans l'Écriture sainte, Job ne dit pas qu'il est
d'une maigreur extrême, mais que ses « os se dénudent
comme des dents ». Lorsque Salomon discourt sur la folie
de l'abus du repos et de la détente, il donne un tour
concret à ses conseils en faisant allusion aux bras
qui se croisent pour dormir. Horace parle non pas de l'amour,
mais d'une femme en particulier ; non pas de la vie austère
de l'Italie ancienne, mais des fils portant des fagots sous
le regard sévère de leur mère. Et il
en est ainsi de tous les grands écrivains : ils
nous forcent en quelque sorte à voir et à toucher
ce qu'ils décrivent par la richesse et le réalisme
des mots qu'ils choisissent.
Servez-vous de votre imagination
On peut avec les mots former des métaphores, c'est-à-dire
des figures de mots par lesquelles on transporte la signification
propre d'un terme à une autre signification qui ne
lui convient qu'en vertu d'une comparaison sous-entendue.
La métaphore s'emploie pour aider le lecteur à
mieux saisir une idée abstruse en lui en présentant
une image tirée du monde sensoriel. C'est ainsi qu'on
dira métaphoriquement : mettre un frein à
la fureur des flots ; la terre frémit de terreur ;
les vagues fouettent la proue du navire.
Grâce à la métaphore, les mots peuvent
s'adresser à tous nos sens. Nulle figure mieux qu'elle,
en effet, ne permet de mettre l'accent sur la couleur, la
forme, le mouvement, l'odeur, le son et la douceur ou la dureté
des objets.
Il ne faut cependant pas que la métaphore soit trop
évidente, ni qu'elle porte sur des absurdités.
Tout le monde connaît ces phrases célèbres :
« Le char de l'État navigue sur un volcan » ;
« Les jeunes zéphirs... ont fondu l'écorce
des eaux ». Un char ne saurait naviguer, et quand une
embarcation navigue, ce n'est pas sur un volcan. Fondre se
dit de la glace ou du métal ; il s'applique assez
mal, même au figuré, à l'écorce.
D'ailleurs, appeler la glace l'écorce des eaux est
une métaphore pour le moins forcée.
La hardiesse n'est pas la principale qualité d'un
bon style. Il faut certes de l'imagination pour créer
des images, éveiller l'intérêt, éclairer
ce qui est obscur. C'est elle qui nous permet de sortir de
l'ornière des lieux communs et de la banalité.
Mais la recherche de l'originalité ne doit pas nous
faire tomber dans la fantaisie. Les affaires s'accommodent
mal des cabrioles littéraires. La lettre qui veut attirer
l'attention par la singularité de sa disposition ou
par l'emploi de néologismes pour l'unique plaisir de
faire neuf dénote un certain infantilisme chez son
auteur.
La forme active
La vie se caractérise avant tout par le mouvement,
et cette qualité se manifeste dans notre style par
l'emploi de la forme active. Sachons résister à
la facilité et à la médiocrité
du passif, et recherchons le verbe actif, le verbe propre,
le verbe qui fait balle.
Au lieu de dire « N'avait-il pas été
entendu que la livraison en serait faite pour le 30 mars ? »,
écrivez « N'aviez-vous pas dit que vous livreriez
la marchandise pour le 30 mars ? » Lorsqu'on lui
demanda qui avait coupé le cerisier, George Washington
ne répondit pas : « Cela a été
fait avec un instrument tranchant », mais « C'est
moi qui l'ai fait avec ma petite hache. »
Certains conseillent d'écrire comme on parle si l'on
veut avoir un style vivant et alerte, mais il y a entre ces
deux façons de s'exprimer des différences dont
il importe de tenir compte.
Il est plus facile de faire passer une idée dans
la conversation que dans un texte écrit. Dans la conversation,
en effet, on peut appuyer sur les mots voulus et faire les
pauses nécessaires. Dans un texte, au contraire, tous
les mots sont écrits avec la même encre et placés
exactement à la même distance les uns des autres.
Essayer de parer à cet inconvénient en soulignant
certains mots ou en se servant de majuscules ou d'italiques,
c'est recourir à un expédient de paresseux qui,
en plus de gâcher l'apparence d'une page, en rend la
lecture assez pénible. La solution idéale est
de mettre les inflexions et les accents d'insistance dans
les mots et la construction des phrases.
Il faut être plus soigneux lorsqu'on écrit
que lorsque l'on parle, car les fautes sont alors plus évidentes.
On emploie la même langue pour parler et pour écrire,
mais les termes qui entrent dans la conversation quotidienne
ne sont pas toujours de mise dans la langue écrite.
Cela ne signifie pas qu'il faille rédiger nos lettres
avec la méticulosité de l'horloger qui assemble
un mouvement compliqué. Car il est possible de construire
des phrases grammaticalement correctes, qui pourtant n'expriment
pas ce que nous voulons dire. Il n'existe pas de règles
de grammaire pour composer des chefs-d'oeuvre littéraires
ou de bonnes lettres de vente.
Le rédacteur chevronné peut se permettre de
traiter la grammaire avec une certaine désinvolture,
à condition que son texte reste clair et produise l'effet
désiré. Mais il doit au moins en connaître
les règles afin de pouvoir distinguer ce qui est bon
et ce qui ne l'est pas, et de savoir dans quelle mesure il
peut sans danger prendre des libertés.
Ne pas abuser de l'allitération
L'allitération est un procédé dont
il faut user avec prudence. Trop fréquente ou exagérée,
elle engendre presque inévitablement la cacophonie,
la lassitude et la confusion.
Il importe surtout de retenir que l'allitération
n'atteint vraiment son but que si elle passe inaperçue
aux yeux du lecteur. Les meilleures allitérations sont
celles qui se fondent sur l'assonance des mots plutôt
que sur la répétition d'une ou plusieurs lettres.
On y trouve des jeux de sons qui présentent une grande
analogie avec les demi-tons dans une composition musicale.
Mais la répétition des sons comme celle des
mots devient vite irritante pour le lecteur si elle est trop
manifeste. On luttera contre ce défaut en enrichissant
sans cesse son vocabulaire, non seulement en surface ou en
quantité, mais aussi en profondeur et en qualité,
c'est-à-dire en apprenant à connaître
les multiples sens des mots.
Le premier mot que vous vient à l'esprit n'est pas
toujours le meilleur. Il se peut qu'il soit excellent, mais
vous en trouverez peut-être un meilleur encore en cherchant
bien. Il ne faut pas cependant que la passion du mot juste
étouffe en vous l'inspiration. Jetez d'abord vos idées
sur le papier ; polissez ensuite ce que vous avez écrit.
Pour ce travail de correction, on conseille d'avoir sous
la main un ou deux bons ouvrages de référence.
L'un des plus utiles et des plus pratiques est le Dictionnaire
des synonymes de Henri Bénac (Hachette). Le Dictionnaire
des difficultés de la langue française (Larousse)
rendra aussi de grands services. Le premier offre un vaste
choix de mots dont il précise admirablement les acceptions,
tandis que le second permet de dissiper les doutes et d'observer
le bon usage.
Il vaut mieux, même dans une lettre d'affaires, s'exposer
à sentir un peu l'huile que présenter ses idées
dans un style pitoyable. Une lettre bien écrite est
un hommage au destinataire.
Relisez-vous
Même après avoir observé tous les préceptes
de l'art d'écrire, il reste encore quelque chose à
faire. Vous devez relire votre manuscrit pour vous assurer
que tous vos mots sont justes, qu'ils expriment bien votre
pensée et que vos phrases sont harmonieuses et bien
construites.
Le poète latin Ovide reconnaît humblement la
nécessité de se corriger. « Quand je me
relis, dit-il, je ne peux m'empêcher de rougir, car
même moi qui suis l'auteur je découvre dans mon
texte beaucoup de choses à effacer. » La Fontaine
refaisait jusqu'à dix fois la même fable. Jefferson
consacra dix-huit jours à la rédaction de la
Déclaration de l'indépendance. Voltaire passait
des nuits entières à polir ses phrases. Et Flaubert,
on le sait, s'est tué à la tâche.
Il existe un juste milieu entre le fait de se contenter
de son premier jet et la passion de la perfection. Les lettres
que vous écrivez n'ont pas besoin d'être vingt
fois remises sur le métier, comme le voulait Boileau,
mais elles doivent être bien faites. Rédigez-les
avec soin, sans cependant le laisser voir.
Les choses parfaitement réussies nous semblent souvent
résulter d'un miracle. Mais il n'y a pas de miracles
dans le choix des mots, il n'y a que du travail : travail
de la documentation ou de l'invention, travail de la création
ou de l'adaptation des images ; travail de l'exécution.
Bref, le bon style s'obtient par l'application et par l'effort,
alliés à l'imagination et à la sincérité.
Pensez toujours en écrivant que tous ceux qui vous
liront s'attendent, consciemment ou non, que vos idées
leur soient présentées sous la forme la plus
parfaite qu'ils puissent concevoir. Comment pourriez-vous
alors leur offrir quelque chose de médiocre quand il
n'en tient qu'à vous de ne pas les décevoir.
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