Vol. 43, N° 6 Juin 1962
À la recherche d'un
Canada idéal
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Une mappemonde doit obligatoirement
comprendre l'Utopie, car c'est là le pays idéal, où l'humanité
rêve sans cesse de débarquer. Mais à peine y a-t-elle abordé
qu'elle entrevoit déjà une terre meilleure encore et qu'elle
remet aussitôt à la voile.
Tout homme à l'esprit actif et éclairé est plus ou moins
utopiste. Il s'imagine les conditions politiques, sociales
et industrielles dans lesquelles il aimerait vivre, puis il
s'efforce, dans la mesure de ses moyens, de réaliser ces conditions.
Le mot « Utopie » fut employé pour la première
fois par Thomas More, en 1516, pour désigner une île lointaine
sur laquelle existait, d'après son récit, une république idéale.
Le terme a fini par entrer dans le dictionnaire, où il a le
sens d'un lieu ou d'un état d'une perfection idéale du point
de vue de la politique, des coutumes et des conditions de
vie.
Certains estimeront peut-être qu'il est plus ou moins puéril
de lire des écrits utopiques, mais cela a le grand avantage
de nous permettre de rompre avec les idées conventionnelles
et de voir les choses sous un jour nouveau. On trouve dans
les meilleures oeuvres de ce genre littéraire une mine de
vues créatrices et de solutions pratiques.
Mais on peut utilement se demander ce qu'est exactement
le pays d'Utopie. Quelques écrivains nous dépeignent ses citoyens
comme des hommes qui menaient une vie de loisirs, où régnaient
l'abondance et les commodités de toutes sortes. Cette conception
correspond bien aux temps difficiles dans lesquels ces auteurs
ont écrit leurs livres. Mais la notion d'utopie ne manque
pas non plus d'attraits pour le coeur et pour l'esprit.
L'essence d'une civilisation réside dans son sens des valeurs ;
elle se révèle dans ses préférences, ses engagements moraux,
ses jugements esthétiques, ses convictions, sa conception
de la vie bien vécue, ses critères de la perfection, ses manières
d'apprécier le succès et ce qu'elle enseigne à la jeunesse
sur les raisons de vivre de l'humanité.
L'âge d'or
D'où nous vient l'idée d'un âge d'or ? Du fait que
les poètes de l'antiquité avaient coutume de diviser l'histoire
du monde en quatre grandes périodes : l'âge d'or, l'âge
d'argent, l'âge d'airain et l'âge de fer, qui dure encore.
Au figuré, l'expression « âge d'or » désigne un
temps heureux, une période d'éclat, de stabilité et d'harmonie.
Pour le roi Alfred, l'âge d'or de l'Angleterre était l'époque
reculée où « personne encore n'avait entendu parler des
bateaux de guerre des Vikings ». Un philosophe chinois
affirmait que c'était le temps ancien où « un village
pouvait regarder, sans envie ni rivalité, la fumée s'élever
des cheminées d'un village voisin ».
Il est évident que beaucoup des anciens mythes de l'âge
d'or avaient leur fondement dans la réalité. Il en subsiste
de nombreux vestiges dans notre monde actuel, et les échos
de leur idéalisme se répercutent encore dans nos esprits.
Les auteurs de récits utopiques se bornent souvent à recueillir
les plus belles pensées de l'âge d'or et à les adapter à leur
temps.
Il y a, en fait, assez d'idées qui circulent autour de nous
et qui nous sont proposées pour édifier une foule d'utopies,
mais elles ne sont qu'un salmigondis d'opinions confuses.
Malgré la diversité de leurs formes, toutes ont cependant
un point commun : le désir d'une vie mieux remplie, plus
intéressante et plus satisfaisante. La poursuite de ce but
a donné lieu à une gamme infinie de créations et de considérations,
depuis la lampe merveilleuse d'Aladin jusqu'à la voix du prophète
qui prêchait la réforme de la vie et des moeurs.
Le premier utopiste connu qui se trouva à même de mettre
ses idées en pratique est le pharaon Akhenaten. Dans une région
entourée de collines, loin de la vie quotidienne de l'Egypte,
ce monarque bâtit une nouvelle cité spécialement destinée
à favoriser l'émancipation de l'esprit humain en matière de
religion, d'art et de morale. Ce fut le changement le plus
radical jamais tenté dans l'histoire ancienne.
Plusieurs siècles plus tard, un roi hindou du nom d'Asoka
introduit l'idéalisme dans son royaume, où l'on voit se multiplier
les plus belles réalisations, depuis la plantation d'arbres
pour donner de l'ombre et la culture des herbes médicinales
jusqu'à la fondation d'hôpitaux, l'envoi de missionnaires
aux aborigènes et la désignation d'agents chargés de distribuer
des dons dans les foyers. Comme le dit H. G. Wells, les hommes
qui chérissent encore sa mémoire aujourd'hui sont plus nombreux
que ceux qui ont jamais entendu parler de Constantin et de
Charlemagne.
Mais pour un ou deux hommes qui ont réussi par leur autorité
à faire passer leur utopie dans les faits, on en compte des
milliers qui n'ont jamais franchi le stade des projets, des
propositions et des exhortations.
Dans sa République, Platon établit sa cité idéale
dans une région intérieure n'ayant aucun débouché maritime
et pour toute activité économique importante que l'agriculture
familiale. Il montre la prospérité à laquelle on peut atteindre
en permettant à des colons laborieux, soumis aux dieux et
aux lois, de créer une civilisation dans la paix.
Le premier utopiste de ce que nous pourrions appeler le
début de notre âge scientifique est Francis Bacon, qui écrivit
sa Nouvelle Atlandide en 1626. Il y professe une foi
farouche dans le rôle libérateur de la science. Vers la même
époque, l'italien Campanella compile, en s'inspirant largement
des ouvrages antérieurs dans ce domaine, sa célèbre Cité
du soleil. Shakespeare exprime ses idées en matière d'utopie
dans La Tempête, où il est dit que Gonzalo : « gouvernerait
avec une perfection encore plus grande que celle de l'âge
d'or », et dans Henri VI, où Jack Cade promet
un royaume dans lequel il n'y aura pas d'argent, mais où tout
le monde mangera et boira aux frais du roi.
Au dix-neuvième siècle, les auteurs pressentent déjà l'avènement
des matières plastiques, des tissus synthétiques, des moissonneuses-batteuses,
de la radio, de la télévision, de l'automobile, de la climatisation
de l'air, et font entrer ces inventions dans leurs « utopies ».
Mais Henry Thoreau, rompant avec cette conception d'une civilisation
mécanisée, prône les bienfaits de la vie simple et champêtre.
Un autre auteur du Massachusetts, Edward Bellamy, publie
en 1888 un roman utopique intitulé Looking Backward,
selon lequel la société de l'an 2000 jouira du bien-être parfait
dans un monde industrialisé à outrance et où le travail sera
obligatoire pour tous.
On relève aussi des « utopies » plus modestes.
Robinson Crusoé en trouve une dans son île, où il peut vivre
dans un milieu exotique, complètement affranchi des rigoureux
devoirs de la famille. Samuel Taylor Coleridge propose de
tenter l'expérience de la perfectibilité humaine sur les rives
de la Susquehanna, sa petite société devant y allier l'innocence
de l'âge patriarcal à la connaissance des véritables raffinements
de la culture.
Les utopies et nous
Toutes ces utopies, comme bien d'autres d'ailleurs, se fondent
sur l'idée du progrès ou, tout au moins, sur le désir d'améliorer
les choses. C'est grâce à elles que l'humanité s'est élevée
au-dessus de son humble condition primitive. Des hommes ont
ainsi voulu sortir de l'ornière de la routine où s'enlisait
leur existence et tenter de faire quelque chose que l'on n'avait
pas accompli avant eux.
Les besoins de l'espèce humaine suscitent périodiquement
de nouveaux états de choses, mais encore faut-il qu'il se
trouve quelqu'un pour voir ces besoins, pour imaginer une
société idéale, même si elle n'a jamais existé encore, et
pour comparer sa perfection apparente avec la médiocrité de
la société actuelle.
Il faudrait cependant être bien peu réaliste pour prétendre
que l'homme et son milieu ont tellement changé que les enseignements
du passé n'ont plus aucune utilité. Comment pourrions-nous
comprendre la liberté, l'abondance et tous les avantages dont
nous jouissons, sans connaître les espoirs, les sueurs, les
trésors, le sang même qu'elles ont coûtés ? Comment aurions-nous
la certitude que nous avons choisi la meilleure voie si nous
ne savons rien des impasses où nos ancêtres se sont égarés
ni des mille et une choses qu'il vaut mieux ne pas recommencer ?
Nous pouvons aussi tirer de précieuses leçons de l'étude
de certains événements, qui, malgré le peu d'importance qu'on
y attacha à leur époque, devaient servir de point de ralliement
aux progrès accomplis dans les siècles subséquents. Il en
est ainsi, par exemple, de la Magna Carta, la Grande
Charte, imposée au roi Jean, en 1215, par les barons révoltés.
Dans sa pièce intitulée Le Roi Jean, Shakespeare ne
fait aucune allusion à la signature de ce document, qui nous
semble, à nous, l'événement le plus remarquable de ta vie
de ce monarque. Cinq siècles après la mort du roi Jean, la
Grande Charte devenait la pierre angulaire des libertés dans
les pays de langue anglaise.
Les rêves utopiques ne sont pas tous à rejeter ou à condamner.
Certains ont une grandeur et une noblesse indéniables ;
mais ils se révèlent irréalisables si on les examine sérieusement.
D'autres, tel le code idéalisé rédigé à bord du Mayflower
au cours du long et lent trajet de Plymouth au Massachusetts
en 1620, ont exercé une influence capitale sur des millions
de personnes et pendant plusieurs générations.
On pourrait citer aussi La République d'Océana de
James H. Harrington, publiée en 1656. Cette oeuvre a en quelque
sorte perdu son caractère utopique du fait qu'on s'en est
si souvent inspiré pour établir de véritables constitutions.
Ainsi, lorsque les membres du Congrès des États-Unis discourent
en faveur de la séparation des pouvoirs législatif, exécutif
et judiciaire du gouvernement, ils ne font que reprendre les
arguments d'Océana.
Le Canada d'aujourd'hui
Il ne nous sied pas, à nous Canadiens, de nous faire une
trop petite idée de notre stature. Pour les habitants de beaucoup
d'autres pays, le Canada semble presque avoir atteint le niveau
idéal du bien-être. Si la pauvreté n'a pas entièrement disparu,
du moins la proportion de notre population qui vit dans l'aisance
est-elle plus considérable que jamais dans l'histoire des
civilisations. Nous jouissons, grâce à la semaine de 40 heures,
des loisirs célébrés par les écrivains utopiques. Nous employons
les aliments et les vêtements avec une telle profusion que
nous passons pour prodigues aux yeux des autres peuples. Nos
distractions, nos possibilités de nous instruire, nos moyens
de déplacement, notre affranchissement du travail ardu surpassent
même les plus beaux rêves des utopistes d'autrefois.
Mais il serait désastreux pour notre avenir de vouloir nous
arrêter où nous en sommes parce que nous nous y trouvons bien.
Nous devons continuer à cultiver notre patrimoine.
Nous avons une excellente base d'avancement dans les valeurs
auxquelles nous croyons et qu'un auteur résume ainsi :
1. Les normes morales qui nous viennent de la foi judéo-chrétienne ;
2. L'esprit humaniste des Grecs et de la Renaissance, qui
met l'accent sur la dignité de l'homme ;
3. La confiance dans la méthode scientifique des hypothèses
contrôlées par les instruments en tant que voie la plus sûre
pour atteindre la vérité ;
4. L'adhésion au droit romain, français et anglo-saxon,
qui assure l'évolution pacifique de la société ;
5. La foi démocratique dans la liberté, l'égalité et la
fraternité, issues de la doctrine des philosophes du XVIIIe
siècle et de la Révolution française.
La Confédération
Tous ces principes sont contenus ou sous-entendus dans la
charte de la Confédération. Les hommes qui l'ont façonnée
comprenaient fort bien que l'union politique était nécessaire
à la sauvegarde des libertés civiles et gouvernementales de
notre pays, mais ils s'abstinrent de nous mettre un carcan
politique autour du cou. Ils voulurent plutôt envisager l'avenir
et permettre à toutes les provinces d'atteindre une vie plus
riche et plus variée grâce à la collaboration réalisée par
l'entremise d'un pouvoir central.
Les cent années qui se sont écoulées depuis l'institution
de cette charte, fondée sur des principes immuables et les
possibilités de l'époque, ont été des années de mise à l'épreuve.
Ce n'est pas une tâche facile que de gouverner au Canada,
que ce soit au parlement fédéral ou dans les législatures
provinciales. Nous avons besoin pour cela de nombreux hommes
compétents et au jugement sain, et chaque électeur a son mot
à dire dans le choix des représentants les plus éclairés.
L'ambition de ceux qui gouvernent, comme Platon a eu le
mérite de le voir, est de faire en sorte que la sécurité et
les intérêts de leurs administrés deviennent le grand but
de toutes leurs pensées et de tous leurs efforts, sans jamais
songer à leur avantage personnel, et de veiller au bien de
l'ensemble de la nation de façon à ne jamais favoriser les
intérêts d'un groupe quelconque au détriment ou à l'exclusion
des autres.
L'intérêt de la population se prête à de multiples définitions,
mais on peut lui donner le sens suivant dans le cas des Canadiens :
le droit pour chaque citoyen de jouir, selon ses aptitudes
et sa mentalité, des ressources matérielles et spirituelles
que la nature et la science ont mis à la disposition de notre
pays.
Mais avant de pouvoir en arriver à ce degré de perfection
politique, nous devons faire l'éducation de tous nos citoyens,
afin qu'ils soient capables d'élire les meilleurs gouvernants.
Le devoir de voter comporte le devoir d'apprendre à bien voter.
L'ignorance ne peut pas engendrer de sages décisions.
Il existe un devoir correspondant chez ceux qui offrent
leurs services. Comment se sont-ils préparés à mériter notre
confiance ? Les chefs ne détiennent leurs postes que
par le bon vouloir du peuple, et ils doivent s'imposer par
d'autres moyens que par la succession, la prise de pouvoir
ou la popularité.
Les obstacles
Il y a trois faiblesses qui font obstacle aux progrès d'une
nation : les préjugés, la passion de la sécurité et le
nationalisme.
Une « utopie » peut exister malgré la diversité
des parties qui la compose, mais elle ne peut exister sans
l'unité d'esprit.
La collaboration est la base même de la vie utopique, tout
comme elle est le fondement de la démocratie, et il n'est
pas de doctrine en « isme » qui puisse nous faire
progresser d'une coudée vers un Canada meilleur.
Il s'ensuit que chacun doit faire preuve d'une grande tolérance
et se montrer capable de voir les bons points que présentent
l'une et l'autre face d'une question, sans pour autant toujours
essayer de ménager la chèvre et le chou. Le parti mitoyen
aboutit parfois à. prendre quelques-uns des défauts des deux
extrêmes et à laisser les qualités de côté. Comme le disait
quelqu'un, celui qui marche au milieu de la route s'expose
à se faire écraser par deux colonnes de voitures au lieu d'une
seule.
La tolérance qu'il ne faut pas confondre avec l'indifférence
est incompatible avec l'ignorance. C'est un effort positif
et sincère pour comprendre les convictions, les usages et
les habitudes des autres, sans nécessairement les partager
ou les approuver.
La compréhension mutuelle repose sur l'acceptation des vastes
différentes qui existent entre nos mentalités et nos manières
de voir et de concevoir le monde. L'empereur Adrien faisait
écorcher les peuplades qui avaient vécu côte à côte pendant
des siècles sans avoir « la curiosité de se connaître
ou la bienséance de s'accepter les unes les autres ».
Beaucoup de créateurs d'utopies nous ont offert des récits
ternes et ennuyeux parce que leurs principales préoccupations
étaient la sécurité et l'oisiveté. Ils ressemblent aux gens
qui construisent un terrain de golf tout en gazon entretenu,
et où l'on ne trouve ni accidents ni obstacles.
L'homme qui se respecte peut fort bien vivre dans un monde
sans barreaux. Il veut avoir la possibilité de tenter la chance,
d'essayer par lui-même. Il sait que s'il cesse de se représenter
le gouvernement tel qu'il devrait être pour ne penser qu'à
ce qu'il fait pour lui, il n'a plus à son égard qu'un rôle
passif de bénéficiaire et de client.
Le pape Léon XIII écrivait, en 1891, dans son Encyclique
Rerum Novarum : « ... S'il en est qui promettent
au pauvre une vie exempte de souffrances et de peines, toute
au repos et à de perpétuelles jouissances, ceux-là certainement
trompent le peuple et lui dressent des embûches, où se cachent
pour l'avenir de plus terribles calamités que celles du présent. »
Lorsque le souci de la sécurité commence à la dominer, la
vie humaine voit son champ se rétrécir. Il est juste de dire
que l'État est une machine destinée à servir les hommes, à
condition que ce soit avec le moindre risque possible de les
écraser.
Nécessité de la largeur de vues
Le troisième ennemi de la société idéale est le nationalisme,
qu'il s'exerce à l'échelon des villes, des provinces, de l'Etat
ou de la nation. Beaucoup voient dans le nationalisme le grand
fléau de notre époque, mais ce n'est pas un mal nouveau. La
plus importante des guerres de la Grèce antique fut une lutte
entre l'Union où Athènes avait la primauté et le groupe des
droits des cités à la tête duquel se trouvait Sparte. C'est
l'insistance sur les droits des provinces de préférence à
ceux de la nation qui entraîna la destruction de la Grèce
elle-même.
Qui dira toutes les paroles oiseuses, tous les vains efforts
et toutes les inimitiés inutiles que suscitent les divisions
de classe ou de parti au sujet des questions d'intérêt public ?
Selon les paroles assez énergiques du rabbin Robert Gordis,
« il n'y a pas de plus grand péril qui menace la survivance
de la race que le nationalisme, c'est-à-dire l'absorption
complète de l'homme dans son groupe ethnique ou politique ».
L'antidote du nationalisme effréné est l'association volontaire
des citoyens de l'un ou l'autre sexe en vue de la conservation
et de la mise en valeur de l'ensemble des idéaux, des usages
et des principes qui leur sont chers.
Au-dessus des rapports nationaux, il y a les rapports internationaux,
dont aucun pays ne saurait se désintéresser. Nous éprouvons
parfois un certain sentiment d'amertume et de déception devant
l'impuissance des organismes mondiaux à établir une paix durable,
mais nous n'acceptons jamais tout à fait l'idée que l'on devrait
abandonner la partie.
Par notre exemple, comme par l'entremise de notre représentation
dans les affaires internationales, nous devons continuer à
nous efforcer de rétablir l'ordre, l'honnêteté et les principes
dans la société. Ce que nous ferons dans ce sens ne pourra
que contribuer à l'avènement du régime idéal que nous rêvons
pour notre pays.
Aucun État, grand ou petit, ne peut glisser avec sérénité
sur le fleuve du temps en ne regardant que la vague qu'il
fend de sa proue ou le magnifique sillage qu'il laisse derrière
lui. Il doit aussi prêter attention à ce qui se passe sur
les rivages environnants. En tant que personnes civiques,
nous sommes citoyens du Canada, mais en tant qu'hommes, nous
sommes citoyens du monde.
Ce qu'il faut faire
Au lieu de ruminer sans cesse dans notre esprit ce que nous
ne sommes pas encore parvenus à accomplir, il est bon de jeter
un coup d'oeil de temps en temps sur ce que nous avons réalisé.
Rien ne nous empêche de transporter l'âge d'or du passé dans
l'avenir et de remplacer nos idées blasées sur la destinée
humaine par une attitude optimiste. C'est le culte de la désapprobation
qui met en danger notre stabilité sociale et qui entrave nos
efforts et nos progrès. Il vaut mieux, dit Confucius, allumer
une seule petite chandelle que de maudire l'obscurité.
Le pays idéal est avant tout un pays conçu pour des hommes
instruits et habités par de tels hommes. Si nous voulons édifier
un Canada selon les désirs de notre coeur, nous avons besoin,
comme Archimède pour soulever l'univers, d'un point d'appui
et d'un solide levier. C'est l'instruction qui nous les fournira.
Dès 1944, l'Association canadienne de l'éducation étudiait,
avec les autorités scolaires, la possibilité d'établir un
plan systématique qui permettrait à l'instruction d'exercer
une plus grande influence en faveur de l'unité nationale.
Le plan envisagé comprenait : (1) l'échange de correspondance
parmi les étudiants et les professeurs des différentes parties
du Canada ; (2) l'échange de professeurs entre les provinces ;
(3) l'incitation des professeurs à suivre des cours d'été
dans une autre province.
Les ailes largement déployées, l'instruction nous aidera
à acquérir le sens social nécessaire pour résoudre le problème
critique qui se pose à tous les utopistes : comment parviendra-t-on
à empêcher la grande utopie de souffrir du fait que chacun
s'intéresse à sa petite utopie personnelle ? Seuls les
esprits cultivés peuvent s'élever au niveau supérieur du bien
général.
On n'édifie pas un pays idéal en pérorant, mais en étudiant,
en réfléchissant, en dressant des plans et en travaillant.
Beaucoup de projets d'utopie ont eu le défaut capital d'excuser
et de justifier le relâchement des efforts accomplis par les
hommes pour remédier aux imperfections de leur milieu immédiat.
Envisager un bel avenir est une chose, le réaliser en est
une autre.
Il nous incombe d'améliorer les conditions de vie d'aujourd'hui,
tout comme nous avons le devoir de faire le nécessaire pour
les rendre encore meilleures demain. Nos petits enfants n'auront
qu'à se féliciter de notre prévoyance si nous savons voir
grand et poser quelques premières pierres.
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