Vol. 45, N° 7 Juillet 1964
La discipline du
langage
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Il y a dans les mots employés
correctement une magie spéciale, et cette magie c'est
la discipline du langage qui en est la source.
Certaines personnes, fort intelligentes du reste, s'abusent
au point de penser que le souci du mot juste n'est plus de
mise aujourd'hui. D'autres s'imaginent que c'est en quelque
sorte un signe d'avant-gardisme que de parler et d'écrire
d'une façon débraillée.
La vérité est qu'il n'a jamais été
aussi important qu'à notre époque d'employer
le mot propre, au moment et de la manière voulues,
pour exprimer nos idées. Nous devons savoir comment
nous servir du langage pour imposer une forme et un caractère
à certaines choses dans la vie, qui de par leur nature
sont indociles et rebelles.
Il suffit de jeter un coup d'oeil autour de soi pour se
convaincre que le haut niveau de vie que nous avons atteint
grâce à nos connaissances scientifiques et techniques,
est menacé à l'heure actuelle par l'emploi fautif
des signes de communication entre les hommes, entre les idéologies
et entre les peuples. Le mauvais usage des symboles que sont
les mots engendre le désordre dans les affaires humaines.
La transmission des idées est une des activités
les plus importantes de l'homme. En inventant l'écriture,
nous avons posé la première pierre de la civilisation.
À l'origine, on a dû croire que le pouvoir des
mots tenait de la sorcellerie, et il faut reconnaître,
si nous regardons en arrière, que les miracles opérés
par la pensée verbale justifient cette impression.
Les mots sont à la base de toute notre vie ;
ils sont la marque de notre humanité ; les instruments
de notre action, l'expression de nos affections et les archives
de nos progrès. Comme le dit Susanne Langer :
« Entre le plus clair cri d'amour, d'alerte ou de colère
de l'animal et le plus banal des mots de l'homme, il y a une
journée entière de création ou, en langage
moderne, tout un chapitre d'évolution. »
L'importance de la parole est si transcendante qu'il est
de notre devoir de nous appliquer à bien l'utiliser.
Dans les affaires, il n'y a pas d'incompétence plus
grave que celle qui résulte de la pauvreté de
la langue.
L'homme incapable de s'exprimer d'une façon claire
et compréhensible est un maladroit, qui gaspille son
temps et celui de ses associés.
Le mot essentiel dans la définition du langage est
évidemment « communication ». Les idées
enfermées dans notre tête n'apportent ni profit
ni plaisir aux autres ; mais de même que le voyageur
doit se servir de la monnaie du pays où il séjourne,
ainsi est-il nécessaire d'employer les mots qui ont
officiellement cours si l'on veut assurer la circulation de
ses idées. Dès les premiers siècles de
l'ère chrétienne, l'apôtre saint Paul
faisait cette recommandation aux Corinthiens : « si
vous ne faites pas entendre avec la langue des paroles distinctes,
comment saura-t-on ce que vous dites ? Vous parlerez
en l'air. »
Importance dans les affaires
Les ouvriers qui construisaient la tour de Babel étaient
des hommes de métier, versés dans leur spécialité.
Si on leur avait ôté leurs outils, ils les auraient
remplacés. Si on leur avait enlevé leurs métiers,
ils les auraient appris de nouveau. Mais on les priva de la
possibilité de communiquer entre eux, et l'on sait
ce qui est arrivé.
Le problème de la communication des idées
dans les affaires est si important que l'on peut dire que
l'unique raison d'être des efforts déployés
pour rédiger une lettre est en définitive les
trois minutes critiques où elle doit, seule et sans
aide, vaincre l'apathie et l'inattention du destinataire.
L'aspect matériel de votre lettre : l'élégance
de l'en-tête, la qualité du papier, le format,
la netteté de l'impression, tout cela est plutôt
secondaire. Il ne suffit pas que le musicien soit en grande
tenue pour que les fausses notes se changent en notes justes.
Ce qui compte, c'est tout simplement ceci : exprimer
ce que l'on veut dire en termes clairs et précis. Le
style est la façon de chacun de trouver ou de créer
des expressions pour rendre sa pensée. L'écrivain
ou le rédacteur consciencieux se posera ces deux questions :
« Qu'est-ce que je me propose de dire ? » et
« Les mots que j'emploie traduisent-ils bien ma pensée ? »
Un mot ne remplit pas son office s'il n'éveille pas
chez le lecteur la même idée que celle qu'il
représente dans l'esprit de celui qui écrit.
Il n'existe pas de moyen facile de choisir les mots. Ils
ne doivent être ni trop généraux ni trop
restreints, car ils risqueraient alors, ou de dire ce que
nous ne voulons pas, ou de ne pas dire ce que nous voulons.
C'est le sens qui est alors le guide suprême.
Un mot est ambigu si le lecteur ne parvient pas à
fixer son choix entre diverses significations, toutes également
plausibles d'après le contexte.
Si tant d'écrits sont obscurs, c'est en grande partie
parce qu'il s'y trouve trop de mots vagues et indécis,
dont les sens possibles sont si nombreux que l'on perd le
fil de la pensée. Plus les mots sont généraux,
plus le message est faible ; plus ils sont précis,
plus il a de l'éclat.
Socrate nous a indiqué la voie de la clarté
en enseignant à ses disciples que leur discussion sur
la justice serait vaine s'ils ne commençaient pas par
s'entendre sur la définition exacte des mots qu'ils
employaient. Il tenait ainsi à s'assurer que tous parleraient
de la même chose.
Si vous passez en revue les divergences d'opinions qui se
sont manifestées dans les conférences, les notes
de service et la correspondance, au cours de la semaine écoulée,
vous serez étonné de voir combien de fois l'exclamation
suivante est revenue sur vos lèvres ou sur celles de
quelqu'un d'autre : « Pourquoi ne l'a-t-il pas dit
tout de suite ? » C'est là un refrain trop
bien connu dans les bureaux, les ateliers et les usines.
Il n'y a qu'un moyen de s'assurer qu'il y a effectivement
communication des idées : c'est d'exiger que ce
que l'on nous dit soit exprimé en termes compréhensibles
pour nous et de discipliner notre langage de façon
à lui faire dire ce que nous voulons effectivement
dire.
Si vous débutez dans la rédaction, que votre
première règle soit d'être clair. Même
si la nature veut que vous deveniez un écrivain de
talent, votre succès et votre valeur dépendront
en définitive de l'habileté que vous acquerrez
dans l'art de manier les mots.
En attendant, dites ce que vous avez à dire ou ce
que vous voulez dire dans les termes les plus simples, les
plus directs et les plus justes. Il se trouvera peut-être
quelqu'un, qui n'a rien de mieux à faire, pour chercher
la petite bête dans vos textes, mais vous aurez écrit
de façon à satisfaire le sens commun de ceux
qui lisent pour comprendre.
Le style simple suppose une habileté consommée.
C'est en évitant l'emphase, l'ambiguïté
et la complexité que l'on atteint à la simplicité,
c'est-à-dire à l'art difficile entre tous de
communiquer directement sa pensée aux autres, sans
aucun effort de leur part. La simplicité produit aussi
une impression de sincérité et d'honnêteté,
car qui pourrait douter des motifs d'un homme qui parle clairement
et sans recherche.
Ce que sont les mots
Les mots sont notre seul moyen d'échanger des idées,
même avec nous-mêmes. C'est par les mots, qui
représentent les êtres et leurs actions, que
nous percevons ce qui se passe dans le monde.
Cette importance universelle des mots nous oblige à
être aussi précis que possible dans leur emploi.
Une certaine inexactitude est inévitable, parce que
la pensée refusera toujours de se laisser exprimer
avec une précision parfaite par les symboles verbaux.
Les mots, en effet, ne sont pas, comme le fer et le bois,
l'eau et le charbon, des choses qui se voient et qui se touchent.
Ce ne sont que des intermédiaires, mais ils constituent
les seuls signes sensibles que nous ayons pour décrire
les choses et y réfléchir. Nous parlons du soleil
même lorsqu'il fait nuit, sachant bien que le mot « soleil »
évoque une image dans l'esprit de celui qui nous écoute ;
l'enfant raconte ce qu'il a vu parce qu'il a déjà
acquis la certitude que son récit est comme une projection
animée pour ses auditeurs.
Ce qui importe, c'est d'assujettir notre langage intérieur
et extérieur à la discipline du sens des mots
et des phrases. Il est impossible de former des idées
et d'élaborer un raisonnement sans choisir et ordonner
ses mots. Bien des gens ont des idées d'une valeur
et d'une richesse inimaginables ; malheureusement, ces
idées s'agitent dans leur cervelle sans pouvoir revêtir
la forme qui leur permettrait de s'extérioriser, ou
ne nous parviennent qu'à l'état de baragouin
ou de fragments sans grande utilité pratique.
Un bon vocabulaire
L'étude des mots n'est pas fastidieuse. Les mots
sont de charmants compagnons, dont le bonheur semble être
de servir notre pensée, dans les choses sérieuses
comme dans les choses légères, en affaires comme
en amour. Toutefois, la véritable étendue de
notre vocabulaire ne se mesure pas aux mots que nous comprenons,
mais au nombre de ceux que nous pouvons utiliser en respectant
leurs significations propres.
Celui qui possède un bon vocabulaire est à
même d'exprimer toutes les nuances de la pensée.
Trop souvent, dans le cours ordinaire de notre vie, les mots
demeurent un trésor inerte et inexploité. Nous
préférons en user un petit nombre jusqu'à
la corde. Et l'indigence volontaire de notre vocabulaire ne
semble pas trop nous gêner.
Un excellent moyen pour bien connaître sa langue est
l'étude des synonymes, c'est-à-dire des mots
dont la signification est semblable, mais non identique. Deux
mots qui semblent avoir le même sens peuvent avoir beaucoup
de ressemblance, mais aussi quelque chose de particulier et
de distinctif, qui les sépare l'un de l'autre, une
individualité naturelle ou acquise par l'usage.
Tout le monde sait qu'il y a une différence entre
enfant et gamin, entre main et poing, entre erreur et mensonge.
C'est une question de degré qui portera la mère
à s'offusquer si on emploie le mot « chétif »
au lieu de « délicat » en parlant de son
fils. Les gens persistent à confondre « instruction »
et « éducation » lorsqu'il s'agit de notre
système scolaire. La première offre à
l'enfant des connaissances, des faits et des renseignements ;
la seconde puise pour ainsi dire à l'intérieur
du sujet ; elle fait jaillir des fontaines qui sont déjà
dans son esprit au lieu de remplir une citerne avec de l'eau
provenant d'ailleurs.
Étudiez les différentes nuances de sens qu'expriment
les synonymes d'un mot d'usage courant comme « dire ».
Quand faut-il employer « affirmer » ? Dans
quelles circonstances « prétendre » ou « soutenir »
seraient-ils plus justes ? Voyez les effets différents
que produira dans votre esprit le remplacement de « dire »
par les verbes indiqués dans cette phrase : « Il
a dit (affirmé, donné à entendre, supposé,
maintenu, soutenu, signalé) que la police accomplissait
bien son travail. » Et essayez par curiosité de
remplacer regarder par des synonymes dans le cas suivant :
« Jean regarda (fixa, contempla, considéra, toisa,
dévisagea) Marie. »
On peut employer indifféremment les adjectifs « arrogant »,
« présomptueux » ou « insolent »
en parlant d'une façon vague, mais si on les examine
de près, on a tôt fait d'y déceler trois
idées distinctes : revendication comme un dû
de l'hommage des autres ; accaparement de certaines choses
avant d'y avoir acquis le moindre titre ; violation des
normes établies du comportement social. Il y a une
différence de sens considérable entre inconduite,
incartade et délinquance ; entre vice, erreur,
faute, transgression, défaillance et péché.
Ces distinctions sembleront peut-être futiles aux
uns et ennuyeuses aux autres. Mais le rédacteur qui
désire bien concevoir ses idées et les énoncer
clairement - et qui voudra passer pour un barbouilleur ?
- en discernera tout le prix et en viendra avec la pratique
à trouver facilement les mots qu'il faut sans toujours
avoir à consulter un dictionnaire des synonymes.
Les mots nouveaux
Il est bon de passer son vocabulaire usuel en revue de temps
en temps, afin de marcher de pair avec les us et coutumes
de son époque. Chaque jour, des mots naissent tandis
que d'autres meurent.
Certains pédants s'aviseront peut-être de soutenir
que les mots et les tours d'autrefois sont toujours les meilleurs,
mais on ne peut pas s'exprimer toute sa vie comme les gens
du XVIIe siècle. Imaginez Mme de Sévigné
ou Bossuet en train de nous entretenir des engins nucléaires
et des véhicules spatiaux dans la langue de leur temps.
Mais il ne suffit pas, pour bien écrire, d'enrichir
notre vocabulaire et de combattre la facilité et la
négligence. Il faut s'intéresser à l'art
du beau langage au point de chercher sans cesse à améliorer
nos idées, notre langue et nos écrits au lieu
de suivre la loi du moindre effort et de nous complaire dans
la confusion et la médiocrité.
Au culte des mots comme tels, il importe de joindre le souci
d'employer les termes appropriés aux circonstances.
L'avocat qui parle dans un salon comme au prétoire,
l'ingénieur qui emploie des mots techniques pour montrer
à sa femme comment remplacer un fusible et l'homme
d'affaires qui écrit aux clients en argot d'atelier
sont des prétentieux qui n'ont aucun sens des convenances
ou des gens qui ne se soucient pas de se faire comprendre.
Les fautes volontaires
En plus de l'imperfection inhérente du langage et
de l'obscurité et de la confusion qu'il est si malaisé
d'éviter dans l'emploi des mots, il y a beaucoup de
fautes et de négligences intentionnelles dont les humains
se rendent coupables et qui contribuent à restreindre
davantage la clarté et la précision des signes
dont nous disposons pour communiquer avec nos semblables.
Il conviendrait que les hommes politiques en particulier tiennent
suffisamment compte des nuances et de la propriété
des termes pour nous parler d'une façon sensée.
La déformation du sens des mots pour les besoins
de la politique est devenue monnaie courante. Les discours
que reproduisent les journaux et les comptes rendus des débats
parlementaires fourmillent de mots obscurs, incertains et
vagues. L'éloquence politique est une chose, la communication
des idées en est une autre.
Celui qui désire acheter une lampe pour son radiorécepteur,
son téléviseur ou son ciné-projecteur
sait ce qu'il veut et va droit au but. Il demande au marchand
une « PAT 1673 » ou quelque chose du genre, en précisant
bien le numéro. Si nous apprenons un jour à
parler des questions sociales comme nous parions des tubes
électroniques, peut-être pourrons-nous alors
traiter nos affaires politiques et morales avec la même
exactitude et la même rigueur que les questions techniques.
On peut se demander si notre langue n'est pas en train de
se transformer en un instrument émoussé et sans
valeur entre les mains des agences d'informations et des rédacteurs
de publicité. Leurs abus, leurs fautes grossières
contre le génie de la langue, leurs anglicismes, leurs
licences ne sont pas toujours imputables à la hâte,
à la négligence ou à l'ignorance ;
il y a aussi les créations élaborées
à dessein par des esprits cultivés, et qui ne
sont que des trucs savamment calculés pour plaire aux
masses et accrocher l'attention.
La presse, la radio et la télévision ne doivent
pas oublier qu'elles ont de graves responsabilités
envers leur public même en ce qui concerne la forme
de leurs informations. Leurs textes, leur style, leur vocabulaire,
leur exemple exercent une profonde influence sur la langue
parlée et écrite des jeunes et des adultes.
Il y a encore beaucoup trop de « gens qui sont appréhendés
en rapport avec quelque chose », de « députés
en faveur d'un projet », d'« automobilistes
blessés quand leur voiture fait une embardée »,
dans les reportages de nos journaux écrits et parlés.
Dans les titres et les manchettes des journaux, la brièveté
et la sacro-sainte symétrie l'emportent trop souvent
sur la correction. On veut faire court et bien équilibré
et à tout prix. Accrocs à la grammaire, contractions
audacieuses, glissements de sens, abréviations et sigles
indéchiffrables, tout semble permis aux « faiseurs
de titres » de certains de nos quotidiens et de nos hebdomadaires.
Pompe et emphase
La grandiloquence - qui est la pompe du style - n'ajoute
rien au sens, à la clarté ou à la valeur
d'un article ou d'une lettre, bien au contraire, et pourtant
la conviction que la profondeur de la pensée se manifeste
par la complexité des termes est assez largement répandue.
« Si vous ne savez pas ce que vous voulez dire, conseille
un humoriste, employez des grands mots... cela mystifie souvent
les petits esprits. »
Certains auteurs ou rédacteurs, plus intéressés
par les mots que par les idées, tombent amoureux de
certains vocables et cherchent des prétextes pour les
utiliser. Il en est même, dit-on, qui dressent des listes
de mots rares ou empanachés, dont ils s'inspirent pour
dicter leurs lettres, croyant ainsi impressionner le lecteur.
Le souci de satisfaire notre vanité ou de plaire
au lecteur par la nouveauté ou l'originalité
ne peut que nous éloigner des sentiers de la simplicité
et du naturel, et nous faire tomber dans l'affectation.
Les nécessités de l'heure
Si un étudiant échoue en mathématiques
ou en économie politique, c'est qu'il est faible dans
ces matières ; mais s'il rate les langues, il
manque fondamentalement de culture.
Pourtant, la manie actuelle de l'image et du son, et la
répugnance de plus en plus grande pour la lecture,
sont en train de produire une génération de
jeunes gens et de jeunes filles qui ont de la difficulté
à parler et à écrire avec une précision
suffisante pour satisfaire aux exigences des emplois modernes.
De peur de surcharger l'enfant de savoir, l'institutrice
de quatrième année aux États-Unis emploie
un livre de lecture de quelque 1,800 mots seulement. Par contre,
l'écolier russe a un livre de lecture de 2,000 mots
en première année et de 10,000 mots en quatrième.
De plus, il lit déjà Tolstoy en première
année, tandis que le petit Américain parcourt
laborieusement un manuel intitulé A Funny Sled.
Cette comparaison est tirée d'un article du numéro
de juillet 1963 de la revue Horizon.
Pour combler la mesure et, comme si notre paresse naturelle
avait besoin d'encouragement, on a inventé les questionnaires
d'examen à choix multiple. L'élève n'a
qu'à mettre une croix dans la case voulue. Il n'a plus
aucun effort intellectuel à faire pour ordonner ses
idées et les exprimer avec logique.
Certains instituteurs vont même jusqu'à proscrire
toute distinction de « bien » ou « mal »
dans les rares compositions qu'ils donnent à leurs
élèves. Pour eux, la correction du langage et
du style n'est qu'une question d'usage. Ils souscriraient
volontiers à l'opinion quelque peu anarchique de l'oeuf
Humpty-dumpty : « Quand j'emploie un mot, il veut
dire ce qu'il me plaît de lui faire dire. »
Nous courons le danger d'avoir avant longtemps à
faire face à une pénurie de gens capables de
parler de nos immenses progrès techniques ou de les
exploiter intelligemment, et de sombrer ainsi dans une espèce
de barbarie raffinée.
Quel est le remède ?
Pour apprendre à écrire, il faut d'abord s'exercer,
c'est-à-dire passer beaucoup de temps à noircir
du papier à sa table de travail. Le sens des mots ne
s'acquiert pas tout seul, pas plus que les principes de la
physique et de la chimie ne s'assimilent par hasard ou par
accident.
Après avoir écrit son texte avec application
et l'avoir corrigé sans indulgence, il importe de le
relire, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouve pas d'ambiguïtés
et que le fond, les mots et le ton en sont justes.
La deuxième condition pour bien écrire, c'est
de lire. « La lecture est le grand secret, dit Albalat.
Elle apprend tout, depuis l'orthographe jusqu'aux constructions
de phrases. » Plus vous vous plongerez dans les oeuvres
des grands écrivains, plus votre vocabulaire sera riche
et précis, et plus votre style aura de la vigueur.
La vie passe, et certains tentent avec la plume ou la machine
à écrire d'en fixer quelques parcelles sur le
papier. Le grand malheur, c'est que si beaucoup ont une vision
sublime des choses, les moyens de l'exprimer leur échappent.
Voilà ce que nous ne devons pas être. Mais ce
n'est que par l'effort, l'étude et l'application que
nous apprendrons à rendre nos idées et nos sentiments
avec aisance et même avec art.
La rédaction n'a pas encore atteint le stade de l'automatisme.
Elle reste, même au vingtième siècle,
une activité « manuelle ». C'est un travail
que chacun doit faire soi-même. Il faudrait alors avoir
le goût bien faussé pour se contenter de platitudes
quand il ne tient qu'à nous de produire de l'excellent.
Qu'il s'agisse d'informer, de divertir ou de défendre
un façon de vivre, les mots bien choisis ont une puissance
extraordinaire. Confucius résume ainsi la nécessité
d'en faire soigneusement le choix : « Si le langage,
dit-il, est incorrect, ce que l'on dit n'est pas ce qu'on
veut dire ; si ce qu'on dit n'est pas ce qu'on veut dire,
ce qui devrait se faire ne se fait pas », et il en résulte
que la morale, l'art et la conduite de la vie dégénèrent
et « que le peuple demeure comme frappé d'inertie
dans son désarroi ».
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