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Vol. 68, N° 4 Juillet/Août 1987
Les artisans
de la collaboration
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Savez-vous que Robert Baldwin,
député de Rimouski, et Louis-Hippolyte Lafontaine,
député de North York, furent les artisans de
l'indépendance du Canada ? Si leurs noms ne vous
sont pas familiers, c'est que ce rôle historique, ils
l'ont joué « en vrais Canadiens ».
Ici et là, vous découvrez des lieux publics
qui portent leur nom : une école, un parc, un
tunnel, une circonscription électorale. Tous ceux qui
fréquentent ces endroits n'ont qu'une idée bien
vague des personnages que furent Robert Baldwin et Louis-Hippolyte
Lafontaine. Auraient-ils accompli ailleurs ce qu'ils ont réalisé
sur notre sol, des villes entières porteraient leur
nom. Mais il s'agit du Canada, et s'ils sont aujourd'hui presque
tombés dans l'oubli, c'est parce qu'ils sont intervenus
« à la canadienne ».
Tout comme les libérateurs dont les statues ornent
les capitales des nations décolonisées, Baldwin
et Lafontaine favorisèrent l'indépendance de
leur pays. Contrairement à ces libérateurs,
ils le firent sans un seul coup de feu et sans qu'il en coûtât
une larme à quiconque. Ils livrèrent un combat
épuisant contre des forces considérables et
acharnées, mais n'éprouvèrent jamais
la tentation de recourir à la violence. Leur accomplissement
le plus méritoire fut peut-être d'établir
la grande tradition canadienne qui veut que les querelles
constitutionnelles soient résolues par des moyens pacifiques.
Hommes de modération, ils le furent aussi bien sur
le plan personnel que politique. Baldwin, avocat aux traits
fins, à la voix douce, venait d'une famille aisée
de Toronto ; Lafontaine, beau, et avocat lui aussi, était
le fils d'un fermier québécois bien connu pour
ses activités politiques. Quand ils se lancèrent
à corps perdu dans la lutte qui fit d'eux des chefs
politiques, ils étaient veufs et avaient tous deux
une trentaine d'années. Ni l'un ni l'autre n'était
particulièrement ambitieux. Tous deux croyaient fermement
en une collaboration altruiste, conviction qui explique que
leurs noms soient liés à tout jamais.
Les rares détails personnels que l'on trouve à
leur sujet dans les livres d'histoire brossent le portrait
de personnages qui sont les symboles vivants des vertus canadiennes,
admirables à tous points de vue... mais modestes. Même
la cause glorieuse pour laquelle ils se battaient, ils la
présentaient sous un jour terne. Partout ailleurs dans
le monde, on aurait invoqué avec éclat le droit
du peuple au pouvoir ! Baldwin et Lafontaine, eux, revendiquaient
un « gouvernement responsable ».
Il est injuste mais naturel que l'Histoire ait laissé
dans l'ombre ces personnages assez discrets, et qu'elle leur
ait préféré deux hommes à la personnalité
plus flamboyante qui, pourtant, échouèrent là
où ils réussirent. En 1837, William Lyon Mackenzie
et Louis-Joseph Papineau se mirent à la tête
des rebelles qui avaient pris les armes contre les gouverneurs
et les cliques qui détenaient le pouvoir dans le Haut
et le Bas-Canada. Bien que Baldwin et Lafontaine aient partagé
leurs aspirations à l'indépendance, ils ne pouvaient
embrasser leurs vues républicaines et révolutionnaires.
La révolte du Bas-Canada fut réellement un
acte de folie. Papineau et ses Patriotes, qui en furent
les instigateurs, voulaient donner aux Canadiens français
un plus grand pouvoir politique. Leurs efforts ne furent pas
récompensés. Ils perdirent le peu de pouvoir
qu'ils avaient et virent leurs droits civils suspendus. Chargé
par le Cabinet britannique de déterminer sur place
la cause des troubles, Lord Durham conclut qu'il s'agissait
d'une question raciale et qu'une seule politique apporterait
une solution finale : l'assimilation intégrale
de la collectivité française à la culture
anglaise. Il préconisa de joindre par la force les
deux Canada. L'Acte d'Union passé en 1840 par le Parlement
impérial visait à accélérer ce
processus en affaiblissant l'électorat canadien français.
Lorsque le premier gouverneur général de la
province, Lord Sydenham, nomma le Conseil exécutif
qui était composé de huit membres, aucun Canadien
français n'y siégea.
Lord Sydenham était convaincu que « le despotisme
était la seule forme de gouvernement valable pour le
Bas-Canada », credo qu'il s'empressa de mettre en pratique
dans l'ensemble de la province, foulant aux pieds le principe
de la règle majoritaire.
La responsabilité ministérielle est à
la base du gouvernement de Grande-Bretagne depuis 1688, date
à laquelle les Anglais déposèrent un
roi despotique pour mettre sur le trône un souverain
docile aux désirs du Parlement. Le gouvernement britannique
s'opposa toutefois à ce que ce système soit
appliqué aux colonies, refus qui lui valut la perte
de ses colonies américaines en 1776.
Seule concession faite à l'enseignement du passé,
Sydenham accepta de remplacer la « clique du château »
par un conseil exécutif de coalition où était
représentée toute la gamme des opinions politiques
du pays. Ses membres, croyait-il, tout occupés à
se régler leurs comptes, le laisseraient libre d'agir
à sa guise. Parmi les membres du Conseil se trouvait
Robert Baldwin, futur théoricien du gouvernement responsable.
Baldwin soutenait qu'une monarchie constitutionnelle de type
britannique était viable à la tête d'une
colonie. Il suffisait que le gouverneur général
« règne mais ne gouverne pas ».
Les hommes d'État britanniques, tout comme les loyalistes
canadiens, craignaient vivement que le gouvernement responsable
menât inéluctablement à un système
républicain, donc à un État totalement
séparé de la Grande-Bretagne qui serait absorbé
par la république américaine. Baldwin prétendait
au contraire que seul un gouvernement autonome était
susceptible à long terme de conserver intacts les liens
avec l'Angleterre.
Car c'était là le coeur du problème
aux yeux des colonistes. Le gouvernement de Londres fournissait
des subventions pour les travaux publics, notamment pour les
routes et les canaux. L'Angleterre maintenait une armée
assez considérable, qui servait de force de dissuasion
propre à décourager toute invasion américaine ;
elle était par ailleurs le plus important importateur
de produits canadiens et jouissait de tarifs douaniers préférentiels.
D'ailleurs, la question n'était pas seulement d'ordre
pratique mais d'ordre sentimental. De nombreux Canadiens anglais
témoignaient une loyauté passionnée à
la Couronne. Le Haut-Canada et les régions de population
anglaise du Bas-Canada renfermaient une proportion élevée
d'immigrants britanniques récents et de personnes issues
de la lignée des loyalistes impérialistes unis,
pour qui toute déviation du système établi
par l'Empire britannique équivalait à un acte
de trahison.
Ils trouvèrent en Sydenham, bien résolu à
éviter à tout prix un tel « désastre »,
le champion de leur cause. Quand Baldwin aborda avec lui le
sujet du gouvernement ministériel, il déclara
tout simplement qu'une telle proposition était hors
de question. Il souligna que l'assemblée était
composée d'au moins cinq factions différentes
dont les vues divergeaient à tel point qu'une coalition
entre elles ne pouvait être qu'éphémère.
Éviter que le pays ne subisse
le sort de l'Inde de Gandhi
Baldwin répliqua que le Conseil exécutif devait
au moins représenter le groupe le plus important de
la Chambre ; il faisait allusion aux Canadiens français
nationalistes ralliés à Louis-Hippolyte Lafontaine,
leur chef absent. Lafontaine avait été battu
à l'élection d'avril 1841, qui avait été
truquée sans vergogne par le gouverneur général
pour placer la population franco-canadienne en minorité.
La tentative de Sydenham d'empêcher l'éclosion
d'une forte opposition à son régime autocratique
ironiquement se retourna contre lui : en juin 1841, Baldwin
se retira du Conseil afin de s'unir avec Lafontaine.
Ce dernier avait violemment dénoncé l'Union
provinciale qui, d'après lui, n'était qu'un
complot pour détruire la nationalité canadienne
française. Eut-il possédé le tempérament
de Papineau, il aurait pu semer les germes d'une guerre civile.
Mais Baldwin, qui était en passe de devenir son meilleur
ami, le persuada que la restauration des droits français
devait être combattue en respectant le système.
Premier objectif : ailier les réformateurs du
Bas-Canada de Lafontaine aux partisans de Baldwin, proches
parents par l'esprit, pour former un parti majoritaire, porte-parole
indiscutable de la volonté publique. En acceptant cette
alliance, Lafontaine prit, selon l'historien W.L. Morton,
« une décision d'importance capitale pour l'histoire
du Canada. Il aurait pu entraîner les députés
français à boycotter l'Union ; il aurait
pu les amener à former un bloc d'opposition permanente
au sein de la Chambre. En s'alliant aux réformateurs
anglais, il épargna au Canada le sort de l'Irlande
de Gratton ou de l'Inde de Gandhi et permit l'établissement
en Amérique du Nord britannique d'une société
libérale et pluraliste. »
Pour que l'Union survive, il fallait toutefois que Lafontaine
puisse siéger à la Chambre. Suivant les coutumes
de l'époque, Baldwin s'était présenté
dans deux circonscriptions et avait été élu
dans les deux. Il abandonna son siège de North York
en faveur de Lafontaine, qui fut élu en septembre 1841
par une large majorité, « preuve, s'il en est,
que le principe politique l'avait emporté sur les sentiments
racistes, » comme le fit remarquer Morton.
Le nouveau parti se battit avec acharnement pour conquérir
la responsabilité ministérielle, mais ses efforts,
contrecarrés par l'adroit Sydenham, furent vains jusqu'à
la mort subite de ce dernier en septembre de la même
année. Son successeur, Sir Charles Bagot, se pencha
sur le problème immédiat, à savoir comment
gouverner sans risque de dissensions intestines si la majorité
du peuple, les Canadiens français, n'avait aucune voix
au chapitre de l'exécutif. Il invita Lafontaine et
deux de ses lieutenants à se joindre au Conseil, mais
Lafontaine refusa d'y siéger sans Baldwin. Après
maintes tentatives, Lafontaine et Baldwin parvinrent à
former un gouvernement à caractère parlementaire
en janvier 1842.
Il ne s'agissait pas encore vraiment d'un gouvernement responsable ;
pourtant, pour la première fois, le gouverneur acceptait
de sanctionner les actes d'un « cabinet » constitué
principalement par les membres du parti majoritaire. Ce régime
s'apparentait cependant suffisamment à un gouvernement
majoritaire pour déclencher la furie de la presse et
des hommes politiques loyalistes. Bagot fut violemment critiqué,
non seulement au Canada mais également en Grande-Bretagne.
La tempête faisait toujours rage à sa mort en
mai 1843.
Entre-temps, les Tories, outragés, avaient amené
la défaite de Baldwin, qui perdit son siège
lors d'élections mouvementées dans sa circonscription.
Un membre du Bas-Canada ayant donné sa démission
à Rimouski, Baldwin - en dépit du fait qu'il
parlait péniblement français - se présenta
et fut élu. Curieuse situation qui faisait d'un catholique
de langue française, leader d'une partie de la province,
le représentant d'un électorat protestant de
langue anglaise de l'autre partie, et vice-versa. Il est évident
que les électeurs de North York, comme ceux de Rimouski,
s'étaient rendu compte que les questions religieuses
et ethniques n'étaient pas les problèmes les
plus importants du pays.
Bagot fut remplacé par Sir Charles Metcalfe, ancien
gouverneur de l'Inde et de la Jamaïque. Appuyé
par ses supérieurs londoniens, Metcalfe mit tout en
oeuvre pour faire marche arrière. Il différa
l'approbation royale des projets de loi passés par
l'Assemblée en les transmettant au Cabinet britannique.
Il nomma lui-même les fonctionnaires, sans consulter
le Conseil exécutif. Lorsque Metcalfe refusa d'écouter
leurs protestations, Lafontaine et Baldwin, imités
par les membres du Conseil, démissionnèrent
en novembre 1843.
Cette démission fut à l'origine de la crise
politique la plus grave qu'ait connue le Canada. Elle fut
au centre de vifs débats des deux côtés
de l'Atlantique.
Le problème, réduit à sa plus simple
expression, n'était certes pas nouveau et se posait
ainsi : le gouverneur pouvait-il diriger le pays au mépris
de la majorité élue ? Pour nous, produits
du XXe siècle, il est étonnant de constater
qu'une majorité ait répondu que, non seulement
il le pouvait, mais il le devait. Une minorité influente
croyait au droit divin d'une classe souveraine qui savait
mieux que le peuple lui-même ce qui était bon
pour lui.
Metcalfe tenta pendant quelques mois de diriger les affaires
de la province avec l'aide des membres nommés, mais
le mécontentement était tel qu'il dut avoir
recours à une élection. Les partisans du gouverneur
parvinrent à obtenir la plupart des sièges du
Haut-Canada. William Draper, conservateur modéré,
forma un gouvernement de coalition qui, bien que représentant
la majorité au sein de l'Assemblée, était
la proie de nombreuses dissensions intestines du fait des
factions qui la constituaient. Quand Metcalfe, atteint d'un
cancer, se retira de la vie publique en novembre 1845, il
laissa derrière lui un gouvernement impuissant, dépourvu
de toute popularité.
Le désaccord sur la question de la frontière
de l'Oregon avait failli déclencher une guerre avec
les États-Unis. C'est pourquoi le nouveau gouverneur
général, Lord Cathcart, soldat professionnel
sans appartenance politique, eut pour mission de consolider
les défenses canadiennes. Une fois le danger passé,
Cathcart fut remplacé par Lord Elgin, jeune Ecossais
brillant, issu d'une famille noble très influente,
qui, bien que conservateur, fut choisi par le nouveau gouvernement
libéral. Le secrétaire britannique aux affaires
coloniales, Earl Grey, était d'avis de laisser les
colonies de l'Amérique du Nord libres de conduire leurs
propres affaires.
Un projet de loi très contesté
met à rude épreuve le principe de la règle
ministérielle
Montréal était devenue la nouvelle capitale.
Elgin y arriva en janvier 1847, au moment où le délicat
équilibre établi par Draper était sur
le point d'être rompu. L'issue inévitable de
cette mésalliance eut lieu en avril de la même
année, date à laquelle l'administration de Draper
fut remplacée par un ministère de fortune à
dominance tory qui ne comptait parmi ses membres qu'un seul
Canadien français. En demandant que des élections
soient tenues en janvier 1848, Elgin mit fin à une
situation insoutenable.
Les réformateurs gagnèrent une majorité
décisive dans les provinces de l'Union. Lafontaine
et Baldwin, véritables co-ministres, étaient
chacun responsables de la politique de leur région.
Ils formèrent un cabinet composé exclusivement
de membres appartenant au parti majoritaire. Le gouverneur
général confirma qu'il était lié
par leurs conseils.
La souveraineté était enfin un fait accompli,
du moins pouvait-on le croire. Après avoir passé
toute une série de lois, aussi nécessaires que
tardives, le ministère soumit un projet visant à
dédommager les propriétaires du Bas-Canada dont
les biens avaient été saccagés pendant
la rébellion. Une loi semblable avait été
passée, pour les mêmes raisons, dans le Haut-Canada
en 1846 par une administration conservatrice. Pourtant, ledit
projet provoqua de vives objections de la part des Tories
qui refusaient que des propriétaires français
qui avaient embrassé la cause des rebelles soient « récompensés
pour leur trahison ». La loi fut cependant passée
par une forte majorité et le gouvernement responsable
rudement mis à l'épreuve.
La Loi d'indemnité pouvait encore être rejetée
par le Cabinet britannique. Un groupe de pression, formé
de Tories éminents, fut envoyé dans ce but à
Londres, sans succès. Earl Grey et ses collègues
refusèrent d'intervenir. La rhétorique loyaliste,
les appels au gouverneur et à l'Angleterre, même
le recours à la violence, tactiques utilisées
autrefois avec bonheur par l'opposition, ne purent ébranler
le gouvernement responsable. Les efforts désespérés
d'une clique de privilégiés furent vains. Le
Canada était désormais, d'après l'historien
Arthur Lower, un pays où « les votes des hommes
se valaient et les désirs de la majorité étaient
l'autorité suprême ».
Les personnages effacés qui avaient été
les instigateurs de ce tournant historique, Lafontaine et
Baldwin, se retirèrent de la politique active deux
ans plus tard, leur mission accomplie. Bien que la Nouvelle-Écosse
instaurât un gouvernement ministériel deux ans
avant la province du Canada, elle s'inspira pour le faire
de la formule mise au point par Baldwin dès 1836.
Cette formule fut d'ailleurs appliquée aux colonies
britanniques du monde entier pour les aider à passer
sans heurt de l'état colonial à l'état
indépendant. Ni Baldwin ni Lafontaine ne souhaitait
l'indépendance totale ; pourtant ils amorcèrent
le processus qui, sans violence, y menait inéluctablement.
Ils avaient agi en vrais Canadiens, ces hommes prudents
et raisonnables qui incarnaient les vertus de leur pays. Malheureusement,
il est également dans la nature des Canadiens de n'attacher
que peu d'importance à leurs héros nationaux.
Si l'on rendait à Lafontaine et à Baldwin les
hommages qu'ils méritent, peut-être serions-nous
aujourd'hui moins troublés par notre manque d'identité
nationale.
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