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Vol. 59, N° 1 Janvier 1978
Une société multiculturelle
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On compare souvent le pays de minorités
qu'est le Canada à une mosaïque ou à un
jardin de fleurs. En effet, cette remarquable société
cosmopolite offre de nombreux attraits. Mais le moment est
venu de démontrer la réalité qu'il y
a derrière l'image ; de prouver que l'égalité
et la fraternité peuvent vraiment exister...
Sur les tablettes, le thé de Chine voisine avec le
sablé d'Écosse et le salsifis en boîte
de Belgique. Le couscous du Maroc avec la pâtisserie
taco du Mexique et le fromage feta de Grèce. Le comptoir
des viandes offre des saucisses polonaises, allemandes et
italiennes, et du boeuf découpé à la
française. Les charcuteries fines abondent dans toutes
les grandes villes du Canada, et des clients de presque toutes
les origines raciales viennent faire leur choix parmi leurs
multiples produits.
Ici, la richesse de la société multiculturelle
du Canada filtre à travers les emballages multicolores
de denrées provenant de pays variés. Ces rayonnages
bondés sont une exaltation muette de tout ce que le
Canada a acquis en offrant un foyer à des gens venus
des quatre coins du monde. De tout temps, les citoyens des
autres pays ont considéré le Canada comme une
contrée essentiellement monotone, aux habitants laborieux
mais au pas lourd... êtres gris dans un paysage gris.
Il y avait peut-être jadis une part de vérité
dans cette impression ; mais grâce au dynamisme
apporté dans notre pays, au cours des ans, par des
millions d'immigrants et leurs descendants, elle n'est rien
moins que vraie de nos jours.
Les Canadiens d'aujourd'hui, quelle que soit leur langue
maternelle, sont les bénéficiaires d'une source
universelle d'inspiration culturelle. Plus encore qu'ils ne
s'en rendent ordinairement compte, ils ont incorporé
les usages des autres pays dans leur manière de vivre.
Cela se voit dans leurs vêtements, leurs logements,
leurs ameublements, leurs passe-temps, leur cuisine et leurs
attitudes. Mais ils n'ont pas subi uniformément les
mêmes influences ; au contraire, la gamme des choix
est si vaste et les goûts canadiens si diffus que l'on
déplore souvent le fait que les Canadiens n'aient pas
de culture nationale propre.
Dans un sens, toutefois, cette diffusion et cette docilité
envers la nouveauté constituent peut-être
la culture canadienne. L'habitude d'assimiler ce qu'il y a
de meilleur dans diverses sources culturelles remonte aux
origines du Canada.
Malgré la violence qui troubla leurs relations pendant
les premières années de la colonisation, les
Indiens et les blancs allèrent de l'avant et mirent
en commun leur savoir et les produits de leur art. Les Canadiens
français apprirent des Indiens à connaître
la forêt et adoptèrent leurs raquettes, leurs
mocassins et leurs canoës. Avec l'alcool et des maux mystérieux,
l'homme blanc apporta aussi aux Indiens des pots de fer et
des haches, des étoffes et des armes à feu.
À tout prendre, la rencontre de ces peuples très
différents a peut-être fait plus de mal que de
bien... mais il reste qu'elle a tout de même accompli
un certain bien.
Dans les années qui suivirent, Français et
Anglais combinèrent des alliances avec les tribus indiennes
aux cours de leurs luttes pour dominer l'Amérique du
Nord. Lorsqu'enfin se termina la guerre du Canada, les « Anglais »
victorieux (dont beaucoup étaient en réalité
des Écossais de langue gaélique) s'associèrent
par un mariage de convenance aux Indiens et aux Canadiens
pour explorer les régions sauvages et repousser
les invasions d'un tout nouveau pays, les États-Unis.
Il en résulta, entre Canadiens français et Canadiens
anglais, un échange de coutumes et de métiers
aussi bénéfique pour les uns que pour les autres.
Mais ils demeurèrent d'identité différente
comme ils le sont encore aujourd'hui.
La survivance d'identités française et anglaise
distinctes constitua le fondement du grand modus vivendi
canadien. Le principe selon lequel des citoyens d'origines
nationales différentes devaient conserver leurs façons
de vivre sans que cela porte atteinte à leurs droits
s'inscrivit donc dans la philosophie politique du Canada dès
avant la naissance de la nation canadienne. À la suite
des premiers pourparlers, en 1864, entre les colonies de l'Amérique
du Nord britannique au sujet de la fondation du Dominion du
Canada, un des pères de la Confédération,
Hector Langevin, affirmait :
« Au Parlement, il ne sera pas question de race, de
nationalité, de religion ni de région... La
base d'action adoptée par les délégués
à la Conférence de Québec en ce qui concerne
la préparation des résolutions était
de rendre justice à tous : justice à toutes
les religions, à toutes les nationalités et
à toutes les catégories de la population. »
Le respect des identités nationales et religieuses
facilita la venue au Canada d'un grand nombre d'immigrants
écossais, irlandais, allemands, ukrainiens, polonais
et scandinaves au dix-neuvième siècle et au
début du vingtième. Alors que William Howard
Taft, président des États-Unis de 1909 à
1913, disait avec orgueil « nous avons accueilli des
millions d'étrangers dans notre civilisation, mais
nous les avons tous assimilés, nous en avons fait tous
des Américains », ce genre d'assimilation à
tous crins était peu prisée chez nous. Au contraire,
le chef de gouvernement contemporain de Taft, sir Wilfrid
Laurier, faisait écho à un sentiment populaire
en comparant le Canada à une cathédrale gothique
faite de marbre, de chêne et de granit. « Voilà
l'image à laquelle je voudrais que ressemble le Canada
de demain, affirmait-il. Car je veux que le marbre demeure
marbre, que le granit demeure granit, que le chêne demeure
chêne ; et avec tous ces éléments
je bâtirai une nation, grande parmi les nations du monde. »
Mais si les hommes politiques bâtissent des nations,
seule la volonté des citoyens ordinaires les fait subsister.
Si la population du Canada s'était laissé diviser
en factions hostiles par ses différences culturelles
et religieuses, la cathédrale de Laurier se serait
écrasée. Le fait que la chose ne se soit pas
produite à l'époque des pionniers, où
la discrimination raciale sévissait ailleurs, semble
dû en partie aux exigences du pays et de son climat.
Dans un milieu où l'aide d'un voisin, quelle que fût
sa race ou sa religion, pouvait être une question de
vie ou de mort, la prudence commandait de taire ses préjugés.
Il est difficile de haïr sans
raison valable un homme avec qui on partage son repas de midi
après avoir fait avec lui une dure matinée de
travail
Dans le Canada principalement agricole où vinrent
s'établir plus de trois millions d'immigrants entre
1895 environ et la première guerre mondiale, souvent
les conditions de vie rapprochaient inopinément les
membres de groupes nationaux différents. « Les
Ukrainiens étaient habitués au froid et savaient
construire de bonnes maisons, mais pas nous », rappelait
dernièrement un des premiers colons américains
de race noire à venir s'établir dans le nord
de l'Alberta. « Parfois, les gens de couleur engageaient
les Ukrainiens pour les aider à bâtir leurs maisons. »
Grâce aux contacts de ce genre, des brèches
s'ouvrirent dans les barrières innées de la
défiance entre groupes raciaux. Seule l'ignorance,
dit un auteur, engendre les monstres et les croque-mitaines ;
les personnes que nous connaissons réellement sont
des gens bien ordinaires. Il est difficile de haïr sans
raison valable un homme avec qui on partage son repas de midi
après avoir fait avec lui une dure matinée de
travail. Même si l'intolérance collective demeurait
grande, il existait assez de simple bonne volonté pour
permettre à une société multiculturelle
de germer.
Sa croissance au cours des décennies n'a pas été
sans connaître ses difficultés et ses revers.
Mais, encore une fois, un degré suffisant de tolérance
subsista. Dans les années d'après-guerre, à
mesure qu'affluaient, de pays les plus divers, des personnes
de plus en plus nombreuses à la recherche d'une vie
nouvelle, un esprit de générosité insouciante
l'emporta sur les querelles de groupes, les préjugés
raciaux et le grief courant que les immigrants prenaient les
emplois des Canadiens. En conséquence, plus de quatre
millions de nouveaux venus, appartenant à quelque cent
pays et colonies, ont pu s'établir au Canada, dans
une atmosphère de bonne volonté, depuis 1945.
Cet afflux massif d'habitants de tant de pays distincts
devait opérer dans la vie canadienne des changements
remarquables et, généralement, bienfaisants.
L'économie, les arts et les sciences ont grandement
profité de la contribution des Néo-Canadiens,
venus de tous les points du globe. En ajoutant une dimension
cosmopolite à l'image de leurs compatriotes nés
au pays, ils ont apporté le monde au Canada et hissé
notre pays sur la scène mondiale. Ils ont aussi conféré
un lustre incommensurable à la vie canadienne.
Comment un assemblage aussi disparate
de groupes ethniques pourrait-il jamais se rallier à
une cause commune ?
L'effet global de l'immigration au vingtième siècle
a consisté à faire du Canada un pays de minorités.
Au début du siècle, les Canadiens d'origine
britannique formaient environ 57 p. 100 de la population,
bien qu'il convienne de noter que ce groupe était un
mélange d'Anglais, d'Écossais, d'Américains,
d'Irlandais et de Gallois. Le recensement de 1971 a révélé
que, même réunis en une catégorie sociale
unique, tous ces Anglo-Saxons disparates et ces Gallois de
religion et de métier différents représentaient
moins de 45 p. 100 de la population. Les habitants d'origine
française constituaient le deuxième groupe avec
28.7 p. 100 ; le reste provenant d'à peu près
toutes les parties du monde.
Ce nouveau profil démographique devait poser un problème
aux Canadiens dans leur recherche de l'unité. Comment
un assemblage aussi disparate de groupes ethniques pourrait-il
jamais rester uni devant une cause commune ? Rares sont
les pays qui n'ont pas de majorité homogène
ni de culture nationale générale. Le Canada
se distingue encore par ses deux langues officielles :
l'anglais et le français. Tout cela rend notre pays
vulnérable aux forces du patriotisme de clocher et
de la division. Ainsi, lorsque le Canada fut officiellement
déclaré « société multiculturelle
dans un cadre bilingue », en 1971, les Canadiens durent
s'initier à un nouveau mode de relations humaines,
où la bonne volonté de tous est mise à
l'épreuve.
Il ne saurait être question de revenir à l'homogénéité
du « melting pot » à l'américaine.
Ces dernières années, le désir parmi
les groupes culturels d'affirmer leur identité distinctive
n'a fait que s'intensifier. De ce fait, les Canadiens en sont
maintenant au point où il leur faut en venir à
un accommodement avec le caractère multiculturel de
leur pays si celui-ci doit survivre en tant que démocratie
active et cohésive.
La politique du multiculturalisme officiel ne pourra réussir
que si l'on a pleinement conscience de ses dangers intrinsèques.
L'un d'entre eux, souligné avec force par des porte-parole
du Canada français, est que le multiculturalisme pourrait
servir de cheval de Troie pour favoriser la langue et la culture
anglaises et devenir une menace pour le statut de peuple cofondateur
des Canadiens-français et la survie du mode de vie
canadien-français. Un autre est que cette politique
pourrait bloquer les citoyens des autres groupes ethniques
dans leurs positions socio-économiques existantes et
réserver le sommet de la pyramide aux occupants traditionnels,
qui sont pour la plupart d'origine britannique. Un autre encore
serait que le multiculturalisme soit exploité à
des fins politiques, c'est-à-dire pour dresser un groupe
contre un autre dans la lutte pour le pouvoir politique.
Les Canadiens entre tous devraient
connaître la valeur de la tolérance
Peut-être le plus grand danger de tous est-il la possibilité
que la politique multiculturelle soit détournée
de sa voie pour promouvoir les maux qu'elle est destinée
à éliminer. Rosemary Brown, ancien ministre
d'origine antillaise du gouvernement de la Colombie-Britannique,
fait cette mise en garde : « Le multiculturalisme
ne doit ni ne peut être une situation dans laquelle
les groupes ethniques conserveraient leur identité
culturelle parce qu'ils sont aliénés, isolés,
opprimés, ostracisés, catégorisés
ou manipulés en raison d'antécédents
culturels particuliers. »
Dans ces circonstances nouvelles et impérieuses,
il serait contraire à notre intérêt de
feindre, comme par le passé, que l'intolérance
est un facteur négligeable dans la société
canadienne. La violence raciale a dernièrement relevé
sa tête hideuse dans les villes canadiennes où
les personnes de couleur sont nombreuses. Alors que des conflits
raciaux manifestes font les manchettes, il est amplement démontré
que la discrimination raciale indirecte sévit quotidiennement
au Canada. Il est certain, par exemple, que l'intolérance
de part et d'autre a envenimé le débat national
sur le bilinguisme et l'avenir politique du Québec.
Pourtant, les Canadiens entre tous devraient connaître
la valeur de la tolérance. Leur histoire et leur milieu
devraient leur enseigner combien modique est son prix et grande
sa récompense. Une société qui tolère
la diversité des cultures est aussi capable de tolérer
la diversité des opinions.
Il est instructif d'évoquer
le déchaînement des éléments de l'intolérance
Les conséquences d'un défaut de tolérance
ne sont que trop évidentes. En regardant les informations
qui leur parviennent des autres pays du monde, les Canadiens
doivent constater qu'ils font partie d'une minorité
de gens heureux. L'Irlande du Nord et le Liban sont les plus
récents et les plus frappants - mais non les seuls
- exemples de ce qui arrive lorsque l'intolérance prédomine.
Beaucoup de Canadiens d'aujourd'hui ont connu directement
l'oppression et la terreur de l'intolérance pour les
avoir fuies ailleurs. Et, ne l'oublions jamais, plus d'un
million de Canadiens ont combattu - et plus de 50,000 sont
morts - dans une guerre livrée il n'y a pas si longtemps
pour faire disparaître l'ignoble fléau raciste
du nazisme. Il est instructif, à ce propos, d'évoquer
le triste souvenir du déchaînement des éléments
de l'intolérance : jalousie, suspicion, cruauté,
ignorance et mépris de la dignité humaine.
L'intolérance est un ramassis des pires sentiments
humains. Elle devrait être indigne des gens civilisés ;
mais la civilisation est un état fragile, comme le
prouve toujours les retours périodiques de l'humanité
au barbarisme. Que personne ne se fasse l'illusion que la
civilisation est une réalité inviolée
au Canada. Notre contexture nationale comporte au moins son
lot de fanatiques, de brimeurs et d'autres racailles toujours
à l'affût d'une occasion de montrer leurs têtes
repoussantes.
Les hommes politiques peuvent bien ériger des structures
institutionnelles compliquées pour appuyer l'esprit
de tolérance multiculturelle, c'est toujours aux citoyens
ordinaires qu'il incombera de le soutenir. Que valent les
festivals populaires et les conférences de groupes
minoritaires organisés par l'État s'ils ne contribuent
pas à faire progresser la compréhension de masse
nécessaire pour entretenir l'idéal multiculturel ?
Jusqu'ici, le Canada a été un pays où
tous sont considérés comme égaux, mais
certains le sont plus que les autres. Pendant de longues années
l'image de la démocratie canadienne que nous ont présentée
les gouvernements et les institutions d'enseignement a été
un peu comme le portrait de Dorian Gray, c'est-à-dire
qu'il ne fallait pas l'examiner de trop près de peur
d'y découvrir les vilains traits cachés sous
le visage exposé au monde. Les Canadiens du groupe
dominant anglo-celtique se félicitaient de leur tolérance
tout en espérant que les membres des autres groupes
ethniques seraient beaux joueurs et resteraient à leurs
places d'inférieurs. Jusqu'à ces dernières
années, la porte n'est demeurée que légèrement
entrouverte aux immigrants de couleur. La chaleur du dissentiment
démocratique a depuis fait fondre cette fausse image,
et maintenant il faut remédier à de véritables
injustices dans un esprit de véritable tolérance.
Sinon, la société multiculturelle pourrait se
changer un jour en une arène de combats multiculturels.
Il est donc temps que les belles paroles fassent place à
la réalité. Il faut établir clairement
que la remarquable société multiculturelle qui
s'est créée au Canada n'est pas un mirage politique ;
qu'elle offre effectivement le meilleur espoir d'égalité
pour tous les intéressés. Pour y parvenir, chaque
Canadien doit montrer qu'il est capable de s'élever
au-dessus des rivalités tribales qui ont toujours flétri
l'humanité. Chacun doit démontrer cette proposition
invraisemblable que l'unité n'est pas incompatible
avec la diversité. Ce faisant, les Canadiens prouveront
que la sagesse et le progrès humain existent encore
dans notre monde.
Nouveau style
Nous vous présentons, dans le présent numéro,
une version rénovée du Bulletin. Cette version
se distingue par son texte légèrement plus court
et une typographie nouvelle visant à en faciliter la
lecture. Malgré ces modifications, nous entendons rester
fidèles à la tradition de l'exposé de
haute tenue sur des sujets variés, formule qui a gagné
l'estime des gens dans le monde entier. Nous espérons
que le Bulletin demeurera à l'avenir aussi utile et
agréable aux lecteurs que par le passé.
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