Vol. 66, N° 1 Jan./Fév. 1985
Laurier :
le seul homme
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Wilfrid Laurier s'est voué corps
et âme à la réconciliation des Canadiens,
mais sa vie en apparence s'est terminée par un échec.
C'est maintenant seulement que nous pouvons apprécier
sa stature réelle et nous réjouir de son passage
parmi nous...
Le Vieux Chef venait de mourir et le leader de l'Opposition,
Wilfrid Laurier, déclarait devant une Chambre endeuillée :
« Sir John Macdonald occupait une si grande place dans
ce pays qu'il est presque impossible de concevoir que la vie
politique - la destinée du Canada - puisse se poursuivre
sans lui ». En ce jour de juin 1891, personne n'aurait
pu prévoir que Laurier, le libéral, passerait
aux yeux de la postérité pour le vrai successeur
de Macdonald, le conservateur.
Aujourd'hui, les écoliers apprennent les noms de
Macdonald et de Laurier tout d'une haleine, comme si le premier
avait confié au second la tâche d'édifier
une nation. Le temps a estompé les différences
d'opinions et de style qui existaient entre ces deux hommes
et les cinq années de régime conservateur qui
ont suivi la mort de Sir John apparaissent seulement comme
un interlude pendant lequel les grandes espérances
suscitées par la Confédération ont été
cruellement anéanties.
Avec l'éloignement, nous pouvons voir que Laurier
était le seul homme capable de rallier la nation en
voie de formation, en dépit d'elle-même, pourrait-on
dire. Ceux qui ne croient pas au destin pourraient trouver
matière à réfléchir dans le concours
de circonstances qui a donné au Canada, presque coup
sur coup, deux leaders éminemment qualifiés
pour affronter les problèmes cruciaux de leur temps.
D'aucuns ont prétendu que les peuples ont les dirigeants
qu'ils méritent, mais on ne peut pas dire que l'électorat
exclusivement masculin de la poignée d'anciennes colonies
britanniques qui composaient le Canada dans les années
1890 ait mérité un Wilfrid Laurier, homme tolérant,
cosmopolite et conciliant entre tous.
Il y a toujours eu dans la personne de Laurier quelque chose
de romantique et de poétique, qualités peu répandues
chez ses concitoyens. Né à Saint-Lin dans les
Laurentides en 1841, il avait fait ses études en français
et en anglais. Jeune avocat radical frais émoulu de
l'université McGill, il avait débuté
dans les affaires publiques en s'affiliant aux Rouges,
un mouvement libertaire nourri des souvenirs exaltés
de la rébellion de 1837.
Lorsque vers le milieu des années 1860, les autorités
religieuses du Québec s'opposèrent aux Rouges
sur une question de liberté intellectuelle, Laurier
fut l'un des premiers à organiser la résistance.
Multipliant les interventions lors des réunions anticléricales,
il se fit une réputation d'éloquence qui préfigurait
son prestige futur.
Et comme pour parfaire l'aura de romantisme qui nimbait
le jeune tribun, le spectre de la tuberculose l'obligea à
s'installer dans les cantons de l'Est. Ses collègues
rouges lui confièrent alors la direction de
leur journal.
Ils venaient d'embrasser une cause nouvelle : il s'agissait
de combattre la fédération que les actuelles
provinces maritimes, l'Ontario et le Québec étaient
en train de négocier. Vers la fin de la campagne menée
contre la Confédération, Laurier signa un éditorial
qui contenait une sombre prédiction : « Dès
lors apparaîtront la contestation, la division, la guerre
et l'anarchie ; l'élément le plus faible,
c'est-à-dire l'élément français
et catholique, sera entraîné et englouti par
le plus fort ».
Laurier allait passer presque tout le reste de sa vie à
essayer d'empêcher cette prophétie de se réaliser.
Pour commencer, cependant, il accueillit la Confédération
avec une indifférence résignée. Il exerçait
alors sa profession à Arthabaska, dans les cantons
de l'Est. En 1868, il épousait Zoë Lafontaine, jolie
professeur de musique de Montréal.
Mais son génie de la politique n'attendait que l'occasion
de se manifester. En 1871, les Rouges le persuadèrent
de se faire élire à l'assemblée législative
du Québec. Trois ans plus tard, il démissionnait
afin de siéger aux Communes.
Il persuade les Québécois que voter libéral
n'est
pas un péché
Déjà, il était évident qu'il
avait vu juste et que les intérêts des Canadiens
français risquaient de sombrer dans la mer anglophone.
Loin de considérer la Confédération comme
un pacte entre deux groupes de langue différente, comme
il le faisait lui-même, ses collègues canadiens
anglais du Parlement y voyaient plutôt un moyen d'annihiler
la culture française au Canada. De toute évidence,
pour protéger les intérêts français,
il fallait d'abord parvenir au siège du pouvoir fédéral.
Mais Laurier savait que pour exercer un pouvoir quelconque
au nom de ses compatriotes, il devait être mandaté
par sa province natale. Il se mit donc à l'oeuvre pour
consolider les bases du Parti libéral dans un Québec
que les Bleus dominaient avec l'appui de l'Église
catholique. Il s'attaqua de front à cette puissante
alliance, insistant sur le fait que les ecclésiastiques
n'avaient pas le droit d'intimider leurs paroissiens pour
faire triompher leurs propres vues politiques. Des foules
immenses l'acclamèrent lorsqu'il déclara que
l'on pouvait être à la fois bon catholique et
bon libéral.
De retour à Ottawa, Wilfrid Laurier s'imposa rapidement
comme la vedette incontestée de la députation
libérale du Québec. Reconnaissant en lui leur
adversaire le plus dangereux, les conservateurs eurent recours
aux pots-de-vin, à la violence physique et à
la menace du feu éternel, proférée du
haut de la chaire, pour le défaire dans sa circonscription
en 1877. Le Premier ministre libéral Alexander Mackenzie
libéra alors un siège dans Québec-est
et Laurier l'emporta lors d'une élection partielle
chaudement disputée.
Lorsque les conservateurs de Macdonald reprirent le pouvoir
en 1878, Laurier retomba dans l'apathie qui semble avoir été
l'un de ses traits de caractère, car on peut lire en
filigrane dans sa biographie l'absence d'ambition et une hésitation
chronique à exercer son prodigieux talent politique.
C'est à son corps défendant qu'il accepta en
1887 de prendre la direction de son parti, prétendant
que c'était une erreur de confier la bannière
libérale à un catholique de langue française.
C'est ce qu'il croyait, mais l'unanimité du caucus
libéral, composé en majorité d'anglophones
persuadés qu'il était « le seul homme »
capable de les conduire à la victoire, témoigne
de la grandeur qui émanait de sa personne. C'était
de leur part un choix singulier puisque, pour reprendre le
pouvoir, le Parti libéral devait gagner l'électorat
de langue anglaise. Et les relations entre anglophones et
francophones avaient rarement été aussi tendues,
la pendaison de Louis Riel deux ans auparavant ayant suscité
entre les deux groupes une haine farouche.
Ce n'est pas la moindre des nombreuses singularités
de sa carrière qu'il ait été propulsé
dans le fauteuil du Premier ministre en 1896, justement à
cause de l'hostilité des anglophones envers la présence
française au Canada. Le Manitoba avait aboli les écoles
catholiques françaises. Lorsque le gouvernement conservateur
d'Ottawa légiféra pour rétablir l'enseignement
en français, les autorités provinciales refusèrent
d'obéir. A l'occasion des élections qui s'ensuivirent,
Laurier déclara qu'il ne voyait pas comment le gouvernement
fédéral pourrait imposer quoi que ce soit au
Manitoba en matière d'éducation.
Il promit de régler le différend à
sa manière qui était la conciliation. Exposé
à la vindicte publique par le clergé québécois,
il n'en remporta pas moins une majorité confortable
jusque dans sa province natale.
Plus anglais que le roi, plus catholiques que le pape
Il s'attela à la tâche de gouverner un peuple
« dont une partie était plus anglaise que le roi
et l'autre, plus catholique que le pape », selon l'expression
de l'historien Arthur Lower. Son premier geste fut de dresser
un compromis par lequel il obtint que le français et
la religion soient enseignés dans les écoles
publiques du Manitoba.
Son long règne (15 ans) s'annonçait bien.
La fin du XIXe siècle et le début du XXe sont
souvent décrits comme un âge d'or et les quelques
premières années que Laurier passa au pouvoir
s'écoulèrent littéralement sous le signe
du précieux métal. L'or du Klondike contribuait
à l'essor économique et, dans l'Ouest, on avait
commencé d'exploiter un autre riche filon sous la forme
de blé.
Dans les plaines septentrionales, la culture des céréales
avait toujours été exposée aux aléas
du climat. Maintenant, on semait une nouvelle variété
de blé qui résistait au gel tout en étant
d'une qualité supérieure à tout ce qu'on
connaissait jusque là. La demande de cette denrée
sur les marchés mondiaux doublait et redoublait et
pourtant, des dizaines de millions d'acres de terre fertile
restaient en friche. Clifford Sifton, ministre de l'Intérieur
dans le gouvernement Laurier, mit sur pied un vaste programme
d'immigration.
Il échoit à très peu d'hommes politiques
de changer le cours de l'histoire de leur pays, mais le régime
de Laurier a modifié le Canada du tout au tout. Son
gouvernement a amené au pays des millions d'immigrants
d'origine slave, germanique ou scandinave, remplaçant
ainsi la structure binaire de la population par le multiculturalisme
qui caractérise l'actuelle société canadienne.
Cette évolution était conforme à l'idéal
social de Laurier qui savait fort bien que les Canadiens ne
formeraient jamais une nation homogène. Il ne fallait
pas espérer créer un melting pot au
nord de la frontière américaine, mais plutôt
se contenter de cette cathédrale composite qu'il entrevoyait :
« Je veux que le marbre, le granit et le chêne
conservent leur nature propre et avec tous ces matériaux,
je veux édifier une nation qui prendra place parmi
les plus grandes ».
Les nouveaux marchés créés par le peuplement
de l'Ouest apportèrent la prospérité
dans le centre du pays et l'industrie manufacturière
se développa à la faveur des barrières
douanières élevées précédemment
par les conservateurs. Personnellement, Laurier était
partisan du libre-échange, mais il ne voyait pas de
raison de s'opposer à une bonne chose. Il fit toutefois
adopter des lois qui eurent pour effet d'offrir à la
Grande-Bretagne un tarif de préférence, ce qui
lui valut une grande popularité dans ce pays.
Il accepta le titre de chevalier et parla avec chaleur de
l'attachement du Canada pour l'Empire. Néanmoins, lorsque
des parlementaires britanniques lancèrent l'idée
d'un empire unifié dans la politique étrangère,
la défense et le commerce, Laurier refusa sans ambages.
Sa tâche suivante consistait à équiper
le Canada pour tirer parti de ses richesses nouvelles. L'unique
chemin de fer transcontinental ne pouvait suffire au transport
du grain et des ressources naturelles. Laurier présida
à la construction de deux autres lignes de chemin de
fer dont le réseau sillonna bientôt la Prairie
en tout sens et s'étendit à la Colombie-Britannique,
à l'Ontario et au nord du Québec. La carte du
Canada prenait progressivement l'aspect que nous lui connaissons
maintenant.
Mais les chemins de fer devenaient une marotte. Beaucoup
trop de voies furent construites et il fallut éventuellement
rationaliser à grands frais les deux lignes qui, refondues,
allaient former le Canadien National. Les excès de
Laurier étaient en général des excès
d'optimisme - ne prétendait-il pas que le XXe siècle
appartiendrait au Canada ? Il surestimait en cela ses
concitoyens, car la grandeur vient seulement aux sociétés
en pleine maturité et les Canadiens se conduisaient
encore comme des enfants obstinés.
Laurier se trouvait dans le rôle du père de
famille qui intervient à propos pour pacifier une famille
querelleuse. Il fallait tout son savoir-faire d'homme d'État
pour empêcher les principaux groupes linguistiques de
s'entre-égorger.
Pressé d'une part par les Québécois
ultra-nationalistes et de l'autre, par les anglophones ultra-impérialistes,
il élabora des compromis ingénieux concernant,
par exemple, la participation du Canada à la guerre
des Boers et à la défense navale de l'Empire.
Un domaine cependant résista à ses efforts de
conciliation : la langue d'enseignement dans les écoles
provinciales.
En 1905, au moment où le Canada consolidait sa structure
en créant l'Alberta et la Saskatchewan, l'ancien conflit
reparut, plus virulent que jamais. Laurier avait promis que
les provinces auraient des écoles catholiques séparées,
mais il lui fallut revenir sur sa parole lorsqu'il comprit
que le fanatisme religieux ne ferait qu'empirer si le gouvernement
fédéral essayait d'imposer sa volonté.
Son ancien protégé, Henri Bourassa, parlait
pour un grand nombre de ses compatriotes lorsqu'il déclara
que c'était là trahir le droit des Canadiens
français à leur langue et à leur religion.
« La foi vaut mieux que le doute et l'amour vaut mieux
que la haine »
Bourassa forma une curieuse alliance avec les Bleus
du Québec et les Tories de l'Ontario
pour défaire Laurier aux élections de 1911.
La controverse portait sur la question de savoir si le Canada
devait se doter d'une marine de guerre et s'il devait négocier
un traité de réciprocité avec les États-Unis.
Laurier fut traité de laquais des Anglais par les nationalistes
du Québec et de traître à l'Empire par
les impérialistes de l'Ontario. Quelques années
plus tard, alors qu'il était chef de l'Opposition,
il fut accusé de sacrifier l'âme du pays aux
intérêts des Canadiens français lorsqu'il
refusa, comme promis, de voter la conscription pendant la
guerre de 1914.
Se dissociant de lui sur cette question, nombre de ses collègues
de langue anglaise acceptèrent de faire partie d'un
cabinet de coalition avec Sir Robert Borden. Les élections
de 1917 mirent Laurier dans une position qu'il avait essayé
d'éviter toute sa vie, celle de chef d'un parti dont
la base se trouvait presque tout entière au Québec
français. De faible constitution depuis toujours, il
était à la fois malade et navré par la
défection de ses partisans de langue anglaise. Suprêmement
désenchanté, il aurait pu renoncer au pancanadianisme
de ses rêves pour se faire le porte-parole de l'insatisfaction
québécoise.
Mais il resta fidèle à ses croyances. Dans
un discours prononcé sur la fin de sa vie, il énuméra
tous les problèmes de race, de religion et d'allégeances
contradictoires qui tiraillaient le pays et ajouta :
« Laissez-moi vous dire que pour résoudre ces
problèmes, vous avez un guide sûr, un phare infaillible,
si vous vous rappelez que la foi vaut mieux que le doute et
que l'amour vaut mieux que la haine ».
Il mourut en février 1919, à l'âge de
77 ans, et les journaux rappelèrent tout ce qu'il avait
fait pour le pays. La liste était impressionnante alors,
mais elle l'est encore plus aujourd'hui, car nous pouvons
voir que c'est lui qui a mis le Canada sur la voie de l'indépendance,
qu'il a complété la carte du pays, fondé
une dynastie politique et donné à notre société
son cachet multiculturel. À l'époque, cependant,
sa vie semblait se terminer par un échec et c'est peut-être
ce qu'il pensait lui-même au moment de mourir.
Sa mort, il en avait parlé quelques années
auparavant. « Je ne sais pas ce que l'avenir réserve
à mon pays, avait-il dit, mais lorsque je fermerai
les yeux, je voudrais que ce soit sur un Canada uni dans tous
ses éléments, chacun chérissant ses traditions
et tous nourrissant ensemble de plus grands espoirs encore
pour l'avenir. »
Cette satisfaction lui serait refusée encore de nos
jours, mais il pourrait voir un Canada où la dernière
chose dont on se soucie, c'est de savoir si un candidat est
catholique ou protestant ; un Canada qui ne reçoit
d'ordres de personne ; un Canada qui, dans l'ensemble,
respecte l'individualité culturelle de ses divers éléments
raciaux. Les déconvenues et les tourments de cette
âme noble et généreuse n'ont donc pas
été vains. Les espoirs qu'il entretenait pour
les générations futures se sont en partie réalisés
et les Canadiens peuvent encore, s'il plaît à
Dieu, se montrer à la hauteur de son leadership.
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